OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Ces hackers devenus mercenaires http://owni.fr/2012/10/23/ces-hackers-devenus-mercenaires/ http://owni.fr/2012/10/23/ces-hackers-devenus-mercenaires/#comments Tue, 23 Oct 2012 15:14:18 +0000 Pierre Alonso http://owni.fr/?p=123847 Les nouveaux barbouzes. Le monde opaque du renseignement privé, des barbouzeries, surgit parfois à la faveur d'affaires judiciaires. Les protagonistes sont alors des grands flics, des anciens des services secrets, des dirigeants du CAC40, parfois des pirates informatiques. ]]>

C’est l’histoire d’un triangle, de trois personnages incarnant trois univers bien réels. Les officines d’abord. Elles sont au cœur du livre que signe Emmanuel Fansten, Les nouveaux barbouzes (Robert Laffont). S’y retrouvent des anciens des services spéciaux, des grands flics et des pirates informatiques, hackers du côté obscur surnommés les “black hats”.

Les nouveaux barbouzes

Dans cette enquête-polar, le journaliste Emmanuel Fansten plonge dans le monde du renseignement privé, le monde des barbouzes. Le secteur, officiellement labellisé “intelligence économique” s’est développé à partir des années 1990 en France. Les anciens des services secrets croisent les grands flics corrompus et de hauts fonctionnaires en activité. Lorsqu’elles sortent, les affaires d’espionnage (Renault, Canal Plus, EDF, Vivendi…) conduisent parfois au sommet de l’État. Les bonnes feuilles ont été publiées sur Slate.

Deuxième composante du triangle : les services de sécurité intérieur français, principalement la Direction de surveillance du territoire (DST) devenue en 2008 la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Enfin, les grandes entreprises du CAC40 par l’intermédiaire de leur service de sécurité.

Ce système opaque n’est porté à la connaissance du grand public qu’à la faveur d’affaires judiciaires. Des affaires pelotes jamais entièrement remontées. Dans l’une des affaires racontées par Emmanuel Fansten, les protagonistes s’appellent Greenpeace et EDF, Vivendi, la Direction des chantiers navals (DCN), Karachi.

Tous gravitant autour d’un pirate informatique.

Dans votre livre, vous consacrez un chapitre à Alain Quiros, pirate informatique passé des petites missions de dépannage à des affaires d’État, l’affaire Karachi en l’espèce. Quelle a été sa trajectoire ?

Alain Quiros est au croisement de plusieurs affaires importantes. Je l’ai rencontré lors du procès EDF. Il apparaît aussi dans une affaire concernant un laboratoire sollicité par le Tour de France (le LNDD), et l’affaire Vivendi…

Au départ, Alain Quiros n’a aucun lien avec le milieu du renseignement. Il voulait devenir pompier, rien ne le destinait à devenir apprenti barbouze. Il est arrivé par hasard dans le secteur de l’intelligence économique, un secteur fourre-tout qui va de la sécurité au renseignement, sans être vraiment contrôlé. Alain Quiros a commencé par la sécurité physique de certains sites à la Défense, avant de travailler pour le petit cabinet d’intelligence économique d’Alain Richard. À l’époque, il partageait ses locaux avec une figure du secteur : Philippe Legorjus, un ancien du GIGN qui a quitté ses fonctions après le fiasco de la grotte d’Ouvéa.

Le pirate informatique Alain Quiros est fasciné par ce monde du renseignement auquel il n’appartient pas. Un peu par hasard, par l’intermédiaire de Philippe Legorjus, il rencontre Thierry Lohro dans une soirée à Nantes.

Thierry Lorho, un ancien du “service Y”, le service opérations de la DGSE ?

Oui, Lorho est passé par la DGSE et n’hésite pas à le mettre en valeur notamment auprès de jeunes comme Quiros. Thierry Lorho a une petite société, Kargus Consultant, qui travaille beaucoup sur les opérations informatiques. Sur le papier, uniquement via des sources ouvertes, les forums, les blogs etc. Thierry Lorho comprend très vite le potentiel d’Alain Quiros en terme de piratage.

Au début, il lui demande des petits services, sécuriser sa boite email, espionner le mari d’une amie… Un jour, il lui demande de pénétrer l’ordinateur d’une personne présentée comme un ancien salarié. Au fil du temps, Alain Quiros devient l’un de ses principaux sous-traitants.

Alain Quiros est donc un exécutant ? Était-il conscient de ce qu’il faisait ?

Au procès, il est apparu très clairement comme la victime du système, lâché par les donneurs d’ordre. Il gagne de l’argent pour chaque opération, environ 1 000 euros. Il ne mesure pas les risques qu’il encourt. C’est un informaticien pur ! Il cherche la prouesse technique, la performance.

Tout bascule quand il est mis sur le dossier EDF. Thierry Lorho organise sa rencontre à la terrasse d’une brasserie en plein Paris avec le numéro deux de la sécurité d’EDF, Pierre François, un ancien flic.

Un nom sort : Yannick Jadot, le directeur des opérations de Greenpeace. Alain Quiros accepte de pirater son ordinateur. Il a besoin d’une adresse mail, envoie un cheval de Troie en pièce jointe et cherche ensuite dans le disque dur de la cible grâce à une liste de mots-clés fournies par le demandeur.

C’est le premier basculement. Ensuite, une autre personne, le plus mystérieux de l’histoire intervient : Jean-François Dominguez, un ancien légionnaire.

Lui débarque un peu plus tard, après l’affaire d’EDF. Il va voir Lorho pour trouver un pirate informatique qui sera Alain Quiros. Lorho est le seul à connaître tous les protagonistes. Jean-François Dominguez veut des informations sur l’avocat des petits porteurs de Vivendi, Maître Frederik-Karel Canoy. Il donne à Quiros des instructions très précises dans une enveloppe kraft à la terrasse d’un café. Tout fonctionne.

Vient plus tard l’affaire du laboratoire du Tour de France (LNDD) qui donne vraiment l’impression d’avoir affaire à des amateurs alors que les enjeux sont énormes. Comme très souvent dans l’espionnage industriel, il n’y a aucun contrôle en amont. Les affaires n’éclatent que s’il y a un dérapage. Et le dérapage arrive avec cette affaire. L’avocat de Floyd Landis qui avait commandé ces documents les a publiés sur son blog. L’affaire la plus anecdotique, même si elle est grave, a permis aux enquêteurs de remonter le fil : EDF, Greenpeace, Karachi.

Malgré les procédures judiciaires, plusieurs énigmes demeurent : pour qui travaillait Dominguez ? Quelles étaient les relations de Pierre François avec la DST ?

Au cours de l’instruction, Dominguez et Lorho se sont rencontrés pour se mettre d’accord, mais le juge l’a su. Chacun a choisi une ligne de défense différente : Lorho en balançant EDF pour se dédouaner sur le reste ; Dominguez en refusant de parler. L’avocat espionné, Maître Frederik-Karel Canoy, a suggéré que Vivendi était le commanditaire. Rien ne permet de l’affirmer, mais qui d’autre aurait intérêt à se renseigner sur la bête noire de l’entreprise, l’avocat des petits porteurs ? À l’époque, la principale société d’intelligence économique, Atlantic Intelligence dirigée par Philippe Legorjus, comptait Vivendi parmi ses clients.

Aujourd’hui le procès d’EDF est passé, l’entreprise a été condamnée en tant que personne morale, fait rarissime et très symbolique dans ces affaires.

Sans faire toute la lumière sur les liens avec la DST…

Pierre François est non seulement le numéro deux de la sécurité d’EDF, mais aussi le correspondant de la DST dans son entreprise avec qui il est en contact régulier. Ces contacts sont fréquents, c’est la zone grise du renseignement. Depuis l’affaire du Rainbow Warrior qui a été un vrai traumatisme, les services préfèrent garder leur distance ou donner un feu orange, en tout cas ne pas trop se mêler de ce genre d’affaire.

Dans sa plaidoirie, l’avocat d’EDF, Alexis Gublin, a chargé la DCRI en allant jusqu’à laisser entendre que l’entreprise aurait pu être victime d’une opération scabreuse. Cette plaidoirie a été très mal vécue à la DCRI. Thierry Lorho lui-même avait un agent traitant qui a confirmé leurs rencontres fréquentes. Lorho pouvait potentiellement lui apporter des informations sur des affaires en cours. C’est l’archétype de l’ancien des services reconverti dans le privé tout en conservant des contacts avec la maison. Il joue les électrons libres. Difficile d’imaginer que la DST puis la DCRI, n’aient pas été au courant des magouilles de Thierry Lorho !

C’est un triangle avec la DCRI, Thierry Lorho et Pierre François, donc entre l’État, les officines et les services de sécurité des grandes entreprises.

D’autres pirates travaillaient-ils pour Thierry Lorho ?

Certains le prétendent, mais rien ne permet de l’affirmer.

D’autres entreprises de sécurité, Géos, Risk&Co ou autres, font-elles appel aux compétences de pirates informatiques ?

Des sociétés spécialisées dans le renseignement informatique existent et font appel à des pirates pour cartographier les réseaux etc. Rien d’illégal. Parfois, ils franchissent la ligne jaune. La frontière est ténue. Pirater un ordinateur est la manière la plus rapide et la plus certaine d’obtenir des informations. Certains hackers sont devenus des mercenaires du renseignement. Le cas de Quiros est typique : les mercenaires sont dans des situations précaires, quand ils se font choper, l’entreprise se dédouane. Ce sont deux univers très différents qui se rencontrent. Alain Quiros est la partie immergée d’un système très vaste.


Photo par An untrained eye [CC-bync]

]]>
http://owni.fr/2012/10/23/ces-hackers-devenus-mercenaires/feed/ 14
Fête le vous-même ! http://owni.fr/2012/09/20/fete-le-vous-meme/ http://owni.fr/2012/09/20/fete-le-vous-meme/#comments Thu, 20 Sep 2012 13:55:21 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=119977 Owni organise ce samedi le premier Open Bidouille Camp, en partenariat avec la Cantine et Small Bang. Au menu, des ateliers pour mettre la main à la pâte et une conférence sur les enjeux politique, économique et sociaux de la fabrication personnelle. ]]>

C’est chouette les Maker Faire, pourquoi il n’y en a pas en France ?

Si ça nous botte, just do it !

Oui, mais à la française !

Voici en résumé la substantifique moelle des échanges qui nous ont conduit d’une discussion autour d’une bière avec des passionnés de bidouille/hacking/making/Do it yourself (DIY), à un événement bien réel : le premier Open Bidouille Camp, qui accueille le public ce samedi de 11 heures à 18 heures à Mains d’Œuvres à Saint-Ouen (93).

Co-organisé par Silicon Xperience/La Cantine et Smallbang, il proposera au grand public de se (re)lancer dans les joies du bricolage créatif,  à travers une série d’ateliers. Et le tout est gratuit, avec le soutien de nos sponsors Etsy, la Fonderie, Kiss Kiss Bank Bank, des donateurs de notre collecte sur la plate-forme de crowdfunding, qui a permis à Digitalarti de rejoindre les sponsors, sans oublier nos partenaires médias DailyMotion, le Mouv’ et l’Atelier des médias.

L’objectif et l’enjeu était clair, dès le début : faire un événement grand public, à l’image des Maker Faire, ces grands rassemblements à succès dédiés à la bidouille, nés aux États-Unis en 2006 et qui ont depuis essaimé. Dans ce sens, l’Open Bidouille Camp (OBC) espère apporter un élément de réponse aux questions que nous avions soulevées dans un article : “Le DIY se boboïse”. Nous y faisions le constat que les possibles ouverts par le numérique, tant sur les moyens à disposition que sur les capacités d’entraide et de partage propres à Internet, n’atteignent pas forcément les publics qui en ont le plus besoin. Qui dans les quartiers populaires sait ce qu’est un fab lab ? Pratique Arduino ? Partage ses plans d’impression 3D sur Thingiverse ?

“Oh je fais une étagère DIY”

L’utilisation du terme DIY est emblématique : ceux qui bidouillent, réparent, récupèrent, créent par nécessité ne disent pas “oh je fais une étagère DIY”. Ils font tout court, ils bricolent éventuellement, sans avoir un regard réflexif sur leurs pratiques.

Nous avons dans un premier temps pensé squatter la Fête de l’Humanité, en escomptant capter un peu de l’immense foule qu’elle draine. Et puis le clin d’œil à Marx nous amusait : les fab labs et autres hackerspaces ne permettent-ils pas de se réapproprier les outils de production ? Faute d’accord  – non motivé – des organisateurs, nous avons dû trouver un nouveau lieu qui respectât l’état d’esprit initial. Fuyant Paris et ses bobos (à l’exception de l’équipe organisatrice, qui ne peut échapper à elle-même), nous avons investi Mains d’Œuvres, un lieu bien connu des habitués de l’éducation populaire.

Le meilleur moyen d’inciter les gens à pratiquer, c’est de leur proposer de se lancer à travers des ateliers. En tout, une vingtaine d’associations ou collectifs ont accepté de poser leurs outils et logiciels, issus du monde du hacking, des fab labs, de la récupération, de l’informatique et même de la cuisine. Et, oui vous mettrez la main à la pâte aussi au sens propre du terme. Voici un échantillon des stands, et pour un descriptif plus complet et exhaustif, visitez le Tumblr de l’événement qui se remplit progressivement :

- la programmation, c’est compliqué ? Découvrez-là à travers des robots dansants LEGO Mindstorm, même les enfants peuvent s’y mettre.

- contre l’obsolescence programmée, cultivez l’art de la récup’ avec la Débrouille compagnie.

- la voiture, c’est pô pratique et ça pollue, le Velib, c’est fatigant à Ménilmontant, alors vive le vélo électrique. Antoine Sachs, de la chronique sans carbone, est un adepte du biclou à batterie. Peut-être repartirez-vous avec le vôtre ?

Papa hacke le capitalisme

Parce que cette bidouille en mutation est un extraordinaire terrain de réflexion politique, économique et sociale, nous avons glissé entre deux ateliers un temps pour débattre de ces enjeux. Un terrain potentiellement révolutionnaire, à l’image de la position d’Adrian Bowyer, le créateur de la RepRap, une imprimante 3D grand public autoréplicante (elle peut fabriquer ses propres pièces) :

Je peux imaginer un collectif de dix familles qui vont ensemble dans un village utiliser leur imprimante 3D domestique durant une semaine pour imprimer les dessins de la voiture d’une des familles, téléchargés d’un site open-source. D’un coup, il n’y a plus d’industrie de la voiture. »

Moins extrêmes, certains s’insèrent davantage dans l’économie “classique”, en la mâtinant plus ou moins des valeurs de partage et d’ouverture. Quand ce n’est pas les entreprises traditionnelles qui viennent à ce nouvel écosystème.

Trois invités seront présents pour remettre ces enjeux en perspective et répondre aux questions du public. Fondatrice du blog Ecoloinfo, Anne-Sophie Novel vient de publier Vive la co-révolution, avec Stéphane Riot. Enseignant-chercheur à la Sorbonne, Mathieu O’Neil est rédacteur en chef du Journal of Peer Production, une revue en ligne traitant des nouveaux modes de production collaboratifs. Spécialiste du hacking, le chercheur suédois Johan Soderberg a publié entre autres une thèse, “Du Free software à l’open hardware : théorie critique sur les frontières du hacking”, et “Hacker le capitalisme – Le mouvement de l’open source et du logiciel libre”.

Et comme toute cette effervescence manuelle et intellectuelle demande de l’énergie, nous avons prévu quelques caisses de Club-Mate, la boisson énergisante favorite des hackers, et des gâteaux faits maison bien sûr !

Soutenez l’Open Bidouille Camp en participant à notre collecte Kiss Kiss Bank Bank !


Illustrations [CC-by-nc-sa] de Loguy Batonboys /-) S.A.V par Cédric Audinot et photos par Ophelia Noor ~~~~=:)
Un évènement organisé par Owni (Sabine Blanc, Andréa Fradin, Ophelia Noor), Silicon Xperience-La Cantine (Hélène Girard, Nirina Thibault), Smallbang (Eva Moari, Pierre Cattan).

]]>
http://owni.fr/2012/09/20/fete-le-vous-meme/feed/ 0
Hacker 007 http://owni.fr/2012/08/17/hacker-007/ http://owni.fr/2012/08/17/hacker-007/#comments Fri, 17 Aug 2012 13:44:43 +0000 Maxime Vatteble http://owni.fr/?p=118123 Watchdogs, un des jeux vidéo les plus attendus de 2013. Un costume difficile à porter selon Olivier Mauco, docteur en science politique spécialisé dans les cultures numériques, car il pourrait camoufler l'activité des véritables hackers.]]>

Capture d'écran officielle de Watchdogs, jeu vidéo d'Ubisoft

Devenir un héros. C’est le nouveau rôle donné aux hackers dans Watchdogs, jeu d’Ubisoft à venir qui avait fait sensation au dernier E3, le plus grand salon mondial du jeu vidéo organisé chaque année à Los Angeles. Les joueurs pourront se glisser dans la peau d’Aiden Pierce, technophile super débrouillard et fondu de hacking.

Capable de déchiffrer des codes d’accès, de brouiller des caméras de surveillance ou encore de modifier la signalisation des feux rouges avec son smartphone, il détourne incognito les technologies disséminées dans le paysage urbain. Une vision bien éloignée de la vrai nature du hacking puisqu’Aiden Pierce se contente a priori d’appuyer sur des boutons, comme on peut le voir dans la démo du jeu :

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Le pirate devient alors aussi efficace que James Bond. Même si la menace potentielle que représentent les blacks hats, c’est-à-dire les cybercriminels de tout poil, suscite encore la méfiance des administrations, des entreprises et des géants de l’industrie informatique, le talent des white hats, des bidouilleurs bienveillants, est recherché : pour le Sénat français, leurs compétences sont même considérées d’intérêt public.

Pour Olivier Mauco, auteur du blog Game in Society , docteur en science politique et membre de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines (OMNSH) c’est la perception du hacking dans les représentations populaires qui a évolué : le pirate informatique n’a plus cette image de parasite qui lui colle à la peau, il peut désormais être un acteur de la société civile et défendre des causes, à l’instar de certains Anonymous. Il a analysé pour Owni cette nouvelle incarnation de la figure du hacker.

Un hacker peut-il être aujourd’hui un héros de jeux vidéo populaire ?

Olivier Mauco : La figure du hacker fascine depuis un moment au sein de la communauté geek. Il avait déjà été mis en scène au cinéma, notamment dans le grand classique War Games où un adolescent qui pense jouer à un jeu vidéo est sur le point de déclencher la troisième guerre mondiale. Plus globalement, le pouvoir de la technologie est une composante classique des films de science fiction, l’intelligence artificielle Skynet dans Terminator en est l’exemple le plus frappant. La glorification de la figure du hacker est une tendance de fond et non une véritable nouveauté.

Les hackers ont enfin fait cracker le Sénat

Les hackers ont enfin fait cracker le Sénat

Enfin ! Le dernier rapport du Sénat sur la cyberdéfense montre un changement net de regard sur la communauté des hackers. ...

Toutefois, la culture du hacking s’est démocratisée grâce à la simplification des outils et à la nouvelle image véhiculée par les hackers après Wikileaks et le mouvement Anonymous. L’internaute lambda ne sait pas lire le code ou ne sait pas ce qu’est un langage informatique, il ne maîtrise pas la technique mais il aime l’interaction, le rapport direct avec les machines.

Dans Watchdogs, le héros va jusqu’au bout de cette interaction et prend le contrôle grâce à des outils technologiques. Ce hacker pirate est effectivement un héros de jeux vidéo en puissance mais il n’est qu’une représentation fantasmée du hacking. Ce qui est véritablement nouveau ici est l’aboutissement du processus d’identification à un héros qui est traditionnellement anonyme et généralement peu connu et surtout peu apprécié du grand public.

Watchdogs est un GTA-like, un genre souvent décrié pour sa violence. Les hackers risquent-ils d’être stigmatisés ?

Bien sûr, le hacker que l’on peut contrôler dans Watchdogs n’est pas un hacker ordinaire, il peut manier des armes et a des capacités physiques et intellectuelles dignes de faire de lui un héros. Les potentielles réactions négatives des parents des joueurs de Watchdogs ne constituent cependant pas le principal problème pour la communauté hacker. Là où elle peut être stigmatisée, c’est dans son rapport avec la société civile.

Alors que le hacker se place volontairement en dehors du système, il doit maintenant s’employer à le changer. Il devient ici un chien de garde au service des libertés et non d’un parti ou d’une institution. Il ne s’agit pas de remettre en cause le monde occidental mais de donner une nouvelle image du pirate, plus investi, plus en phase avec des réalités triviales. Il y a une nouvelle reconnaissance de l’action, et ainsi une nouvelle responsabilité.

Une responsabilité à vocation politique ?

C’est la notion de pouvoir qui est au centre de la question. Le hacking repose sur une question de plate-forme alors que le politique relocalise l’action. Dans le premier domaine, l’on cherche à diffuser une nouvelle information, à se réapproprier un message, à détourner des signaux. Dans le second, l’on cherche à représenter une population, à agir en son nom. Le hacking est une action politique, c’est-à-dire engagée, relevant d’une opinion ou d’une vision de la société mais n’est pas une action relevant de la vie politique traditionnelle, reposant sur un modèle vertical où le pouvoir est cloisonné et transférable.

L’institutionnalisation et l’organisation propre au système politique n’est pas adaptée à l’éthique du hacking car elle impose un cadre indépassable. Les hommes et femmes politiques actuelles ne semblent pas non plus prêts à apprivoiser totalement cette contre-culture comme on a pu le constater durant la dernière campagne présidentielle. L’UMP et le PS n’ont encore qu’une vague notion de ce qu’est et représente le numérique. Plus récemment, Fleur Pellerin a dit vouloir combattre la neutralité du net car l’Europe n’a pas appris à penser en termes de réseaux.

Le Parti Pirate pourrait-il en tirer bénéfice ?

La seule glorification de l’hacktivisme ne suffirait pas à donner un nouveau souffle politique à ce parti mais elle aurait le mérite de rendre visible son action et de redonner une signification plus concrète à ses attentes. Elle permettrait aussi de mettre au premier plan des débats essentiels à propos de la neutralité du net et des libertés numériques en général. Reste que cette structure n’est pas non plus pensée comme plate-forme mais comme une organisation.

De toute façon, il est réducteur d’associer tous les hackers sous la même bannière, qu’elle soit culturelle ou politique d’ailleurs. La politisation du hacker ne va pas de soi, ce qui lui importe c’est de pouvoir apporter sa voix au chapitre, de donner de nouvelles clefs de compréhension du monde numérique, culturel, politique.

Le hacker est-il alors condamné à être le seul maître d’un savoir faire ?

Tout le dilemme est là : il faudrait instituer la liberté individuelle et la masse au sein d’un même mouvement alors que le hacker n’est qu’une figure abstraite et non le représentant d’un groupe. Il n’est pas non plus voué à être érigé en modèle.

Encore une fois, c’est la notion de plate-forme qui importe ici : le hacker ne fait pas partie de l’organisation politique du pouvoir, il ne cherche pas la légitimité ou une position dominante puisqu’il s’intéresse à un partage horizontal de l’information et des savoirs.


Olivier Mauco analyse régulièrement la place des jeux vidéo dans la société sur son blog.

]]>
http://owni.fr/2012/08/17/hacker-007/feed/ 2
Pour un Internet polisson ! http://owni.fr/2012/06/15/pses-pour-un-internet-polisson/ http://owni.fr/2012/06/15/pses-pour-un-internet-polisson/#comments Fri, 15 Jun 2012 08:17:33 +0000 Guillaume Ledit, Andréa Fradin et Ophelia Noor http://owni.fr/?p=113447

Ouverture de Pas Sage En Seine à La Cantine, passage des panoramas, Paris. (cc) Ophelia Noor

Charges anti-Apple, tee-shirts Telecomix, chiffrement de données et barbes en broussaille : pas de doute, nous sommes bien à Pas Sage en Seine. Trublion reflet du plus institutionnel Futur en Seine, le grand raout numérique organisé en parallèle par la Ville de Paris et la Région Ile-de-France, ce festival donne pendant quatre jours la parole à quiconque souhaite parler d’Internet. Mais de préférence en empruntant les itinéraires bis. Car ici, hors de question de suivre les autoroutes confortables tracées sur le réseau par les mastodontes Apple, Google ou Facebook. Ici, “des gens pas sages du tout rendent visibles, intelligibles et pédagogiques les activités numériques underground ou tout simplement libres.” Pour un résultat gonflé d’impertinence, qui bouscule les standards élaborés par les services que nous utilisons au quotidien sur Internet. Le tout pour notre petit confort. Mais bien souvent au détriment de nos libertés.

Lignes de fuite et bidouillabilité

Cliquer ici pour voir la vidéo.

“L’auteur aurait intérêt à être piraté”

“L’auteur aurait intérêt à être piraté”

Thomas Cadène est un auteur de bédé atypique. Passionné par Internet, il y a créé Les autres gens. Du modèle ...

Un constat qui s’impose avant tout sur le mobile.

”Avec les iPhone, il y a quelqu’un, en Californie, qui contrôle ce que vous avez le droit d’utiliser sur une machine que vous avez pourtant achetée” a alerté Tristan Nitot, évangéliste en chef de la fondation Mozilla en Europe, en ouverture de cette première journée du festival. Nos téléphones intelligents, iPhone, Blackberry et compagnie, nous verrouillent malgré nous dans un cocon aseptisé, où il est impossible de bouger un orteil sans aval préalable des firmes californiennes.

Sur l’AppStore, la plate-forme d’applications pour matériel Apple, pensée, conçue et validée de A à Z par la marque à la pomme, bon nombre de contenus sont ainsi persona non grata. Grand prude devant l’éternel, Steve Jobs a par exemple banni toute forme de nudité de ses joujoux du temps de son vivant. Exit le porn, tout comme des oeuvres de l’esprit autrement moins polémiques ; la BD collaborative française Les Autres Gens en fait par exemple les frais, au détriment de son rayonnement.

Mais le problème ne s’arrête pas à une histoire de fesses. Pour Tristan Nitot,

le téléphone mobile, comme le PC en son temps, c’est l’interface entre l’utilisateur et finalement, le reste du monde. C’est l’interface avec les amis, avec les informations et autres. Ce n’est donc pas neutre si quelqu’un contrôle absolument tout.

La solution ? Ouvrir le capot ! Adepte du sémillant concept de “bidouillabilité”, Tristan Nitot préconise de créer une interface mobile dont le code source serait complètement accessible aux utilisateurs. Taille, forme, couleurs (et bien plus encore) de tout objet affiché sur votre portable pourraient ainsi être modifiées, pour peu d’y consacrer du temps et de ne pas redouter de mettre les mains dans le cambouis. Un projet élevé au niveau industriel par Mozilla (pour le moment sous le nom de “Boot to Gecko”), qui ambitionne de proposer ces téléphones d’un nouveau genre dès le début de l’année prochaine. En partenariat avec l’opérateur Telefonica, ils ne devraient atterrir dans un premier temps que sur le marché brésilien. Mais Tristan Nitot n’exclut pas un futur débarquement européen qui suivrait cette même injonction : créez vos lignes de fuite

L’Internet polisson

T-shirt de geeeeek (cc) Ophelia Noor

Mot d’ordre en forme de fil rouge pour cette première journée de Pas Sage en Seine, où les sales gosses du Net n’ont pas manqué une occasion de troller les différents intervenants. Ou de moquer certaines figues du milieu, sans surprise absentes à l’événement. Orange, Free, Apple ou même Nadine Morano en ont ainsi pris pour leur grade.

Certains n’ont pas hésité à prendre eux-mêmes le micro pour aller défricher des pistes inexplorées. Ainsi, cette conférence de 15 à 16, intitulée “ Pourquoi les poulpes doivent inspirer Internet ?” [on en a fait une vidéo rien que pour vous]. Par amour de la contradiction, de l’humour potache et en estimant que quoiqu’il arrive, toute connaissance est bonne à prendre – pourvu qu’elle aboutisse à 42 [selon les références du milieu, 42 est la réponse au sens de la vie, NDLA].

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Sur Internet, sortez couvert !

Mais s’ils ont la blague facile, les cyber-effrontés savent se tenir à carreau. Et passent sans problème d’une ambiance rigolarde à une atmosphère studieuse. Car si la navigation menace d’étouffer la liberté des internautes, elle peut tout aussi facilement mettre leur vie en péril. Savoir hacker n’est alors plus question de prudence, mais d’urgence.

Tunisie, Égypte, Syrie, Pas Sage en Seine est l’occasion de rappeler l’impérieuse nécessité de protéger ses activités sur le réseau, en particulier dans les régimes autoritaires. De ceux qui pratiquent la censure, et tentent de restreindre voire couper l’accès au réseau. Les révolutions arabes en ont fourni plusieurs tristes exemples.

Conférence "Internet c'est nous" avec l'intervention de blogueurs tunisiens - (cc) Ophelia Noor

Elles ont aussi montré à quel point les hackers peuvent être d’un précieux secours. Plusieurs agents ”Telecomix, ce groupement de hackers qui aide les activistes des pays concernés en rétablissant la connectivité ou en leur apprenant à communiquer de façon sécurisée, sont d’ailleurs intervenus au long de la journée. Leurs maîtres-mots ? Chiffrement, anonymisation, proxys, VPN, Tor, protection des données : autant de conseils et d’outils qui ont jalonné ce premier jour de Pas Sage en Seine.

Les témoignages de Tunisiens impliqués dans la chute du régime de Ben Ali ou de Syriens en pleine guerre civile renvoyaient à cette réalité bien sensible, que résume d’une phrase Kheops, de Telecomix :

On parle de cyberguerre, mais ça n’a rien de cyber, ça concerne des vies tout ce qu’il y a de plus réel.

Okhin et KheOps de Telecomix (cc) Ophelia Noor

Une réalité sur laquelle Internet agit, tant dans la possibilité pour les États ou les grandes firmes de traquer les activités de leurs citoyens et utilisateurs que dans les moyens de lutter et d’agir contre ces tentatives de censure. Auxquelles sont souvent confrontées les journalistes, cible privilégiée de cette pédagogie par l’exemple, promue au cours d’une intervention par Reporters Sans Frontières. L’ONG mutliplie en effet depuis un an les points de contacts avec “la communauté hacker”. Et a modifié son slogan en passant de “Pour la liberté de la presse” à “Pour la liberté d’information”.

Un slogan qui résonne avec les fondamentaux de l’éthique hacker, selon lesquels l’information devrait être libre et gratuite. Et l’accès aux ordinateurs illimité et total.

Benjamin Bayart, ministre des Internets

Benjamin Bayart pendant sa présentation. (cc) Ophelia Noor

Clou du spectacle et ultime hack de la journée, Benjamin Bayart, président du FAI associatif FDN, a envoûté l’auditoire avec sa conférence “Liste des courses pour les députés.”

Une sorte de BA B.A de la régulation du Net, décliné en trois points : protection de la neutralité, décapage du concept de propriété intellectuelle et encadrement des fichiers policiers. Un laïus qui peut sembler soporifique par le menu, mais qui a tenu la salle de La Cantine bondée (et hilare) jusqu’à près de minuit – explosant de deux heures le temps imparti. Netévangéliste alternant humour, métaphores et trolling de compétition, Benjamin Bayart mériterait donc un compte-rendu à lui tout seul !

Sur la neutralité des réseaux, l’ingénieur de formation a insisté sur la nécessité d’une “grande loi”, courte et claire. Raillant au passage la politique européenne en la matière, qui détermine assez largement les orientations françaises, qui “croit que la main invisible et divine du marché va tout arranger, faire pousser les cheveux et enlarge [grossir, NLDR] les pénis.” Et rappelant que préserver la neutralité du réseau n’est pas un truc de technicien :

Rien n’empêche aujourd’hui un FAI de filtrer un site. Quel qu’il soit. Si un FAI décide un jour de filtrer un site de presse en ligne, parce qu’il décide qu’il ne lui plait pas trop, rien ne l’en empêche. Rien.

Après avoir fait un tour d’horizon des étranges pratiques des opérateurs sur les services de téléphonie et de télévision fournis dans leur “box”, Benjamin Bayart a appelé à une révision de fond en comble du concept de propriété intellectuelle. Rappelant que lorsque l’on reproduit une œuvre, il ne s’agit pas d’un vol car l’auteur de l’œuvre visé peut toujours en disposer. Et faisant quelques clins d’œil à la Hadopi, qualifiée de “verrue infectée” et inefficace.

Pour finir, l’e-tribun a abordé la question du fichage et de la mise en place d’une identité numérique impulsée par l’État. Une volonté absurde selon lui, dans la mesure où l’individu est seul moteur de son identité, en ligne comme “IRL” ["In Real Life", selon le jargon des connectés, NDLA] . Solution : comme dans la vraie vie, il suffirait de pouvoir prouver son identité “par tous les moyens”. Par exemple, avec suffisamment de témoignages. Mais pas en fournissant un matricule écrit et validé par l’État. Qui sublimerait une bonne fois pour toute l’idée que Big Brother is watching you.

Du coup, à qui d’autres pouvait-on laisser le mot de la fin, qui s’adresse à vous tous, les internautes.

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Photographies par Ophelia Noor pour Owni


Retrouvez tous les jours :

- le live de Silicon Maniacs

- les vidéos des conférences sur le site de la Cantine

]]>
http://owni.fr/2012/06/15/pses-pour-un-internet-polisson/feed/ 17
La révolution des hackers http://owni.fr/2012/04/17/enfin-une-revolution-cool/ http://owni.fr/2012/04/17/enfin-une-revolution-cool/#comments Tue, 17 Apr 2012 15:37:45 +0000 Thierry Keller (Usbek & Rica) http://owni.fr/?p=106436 Uzbek & Rica organisent à la Gaîté lyrique à Paris un Tribunal pour les générations futures avec, à la barre, la révolution qui vient. Celle d'une société de l'information libre et gratuite, en opposition à une société construite par des industries dites culturelles. Thème du procès de ce soir: "la culture doit-elle être libre et gratuite ?" Dès à présent, récit de la genèse de cette cooool révolution.]]>

[LIVESTREAM] Suivez le tribunal des générations futures en direct sur Dailymotion.


Les hackers sont en train de réussir là où les marxistes avaient échoué : bâtir une société fondée sur le partage. À tout point de vue, cette révolution est vraiment plus sympa que la précédente.

Pour la première fois dans l’Histoire, il est donné aux hommes l’occasion de réussir quelque chose de grand, et sans faire de morts. Grâce à Internet et à ses bons génies, les hackers, une nouvelle civilisation est à portée de vie : la civilisation du partage. Soyons francs : la grande affaire des XIXe et XXe siècles, c’est la révolution. Parvenus à un stade de développement tel que les inégalités devenaient insupportables, les hommes, guidés par une élite intellectuelle nourrie à la philosophie grecque et à la Révolution française, n’ont eu de cesse de vouloir bâtir une société idéale.

« À chacun selon ses besoins », écrit Marx dans Critique du programme de Gotha (1875). C’était le credo : une société où chaque être humain pourrait se réaliser, briser ses chaînes, s’élever. Cette quête fut un combustible ravageur. Combien d’individus sont morts pour la cause ? Combien sont morts assassinés par la cause ? Du haut de notre millénaire flambant neuf, nous avons tendance à l’oublier : la révolution, jusqu’en 1989, fut la seule chose importante dans la vie de centaines de millions de gens. Pour le pire et pour le meilleur. Souvent pour le pire.

De toute façon, la révolution a échoué

Elle a échoué parce que la pureté qu’elle réclame a conduit ses soldats à pratiquer l’anathème, le sectarisme, et à répandre la terreur à l’encontre de tout récalcitrant. Parce que, au nom de l’émancipation, elle a nié la dignité absolue de l’individu. Enfin, parce qu’elle a voulu étendre le champ de la politique à la vie entière. Mais la beauté, l’amour, l’amitié, l’art ne sont pas réductibles à la politique.
Trotski croyait que la révolution avait été « trahie ». Par la bureaucratie, par Staline et ses nervis, qui avaient transformé le rêve en cauchemar. Il avait tort. Le ver était déjà dans le fruit. On ne fait pas le bonheur des gens à leur place. Une révolution dirigée par Trotski aurait-elle été plus douce ? Pas sûr.
Résultat, le capitalisme a gagné à plate couture. Quoi de plus normal ? Le capitalisme est un fantasme puissant. Personne n’a jamais rêvé de franchir le rideau de fer d’ouest en est. Où a-t-on jamais vu que la liberté et le bien-être matériel s’épanouissaient à l’ombre d’un autre système ? À Cuba ? En Chine ? Allons ! Sauf qu’aujourd’hui le système est à bout de souffle.

Un spectre hante le monde : le partage

Oui, à bout de souffle. L’économie est vampirisée par la finance. Elle organise la plus extraordinaire captation de richesses de tous les temps, au profit de quelques sales gosses déguisés en gentlemen, et au détriment de tous les autres. Quant au système politique, assis sur l’État-nation et la démocratie représentative, il fait semblant d’être en vie, mais il est en état de mort clinique. Et ce n’est pas le simulacre de joute auquel nous assistons en ces temps électoraux qui le ranimera. Le capitalisme est mort, la politique est morte. Tant mieux : il faut tout réinventer.

Tout réinventer à condition de savoir piocher dans la boîte à outils que, depuis quelques décennies, des congénères bien intentionnés préparent pour nous. Dans le langage officiel, on les appelle « hackers ». Ils font la une de quelques magazines, sont l’objet de documentaires. Le grand public connaît le plus célèbre d’entre eux, un Australien à cheveux blancs accusé de viol, nommé Assange. Dans le langage marxiste, on les appellerait des « camarades ». Jadis, les possédants les désignaient sous le vocable méprisant de « partageux ». En langue usbekienne, appelons-les plutôt des « anges gardiens », ou des « amis ». À l’origine, rien ne les prédisposait à enfiler le costume de justicier.

Les hackers (bidouilleurs, en français) étaient de simples amoureux de technologie qui ne comprenaient pas pourquoi les firmes gardaient pour elles les codes sources de banales machines. Selon eux, le savoir et le progrès technique devaient être partagés. Ce n’était pas une vision du monde idéologique (l’horrible mot), mais pragmatique. Depuis, les choses ont changé. Les voici à la tête d’un mouvement qui les dépasse. Ils sont devenus des militants, un peu bon gré mal gré ; c’est pourquoi on dit aussi d’eux que ce sont des « hacktivistes ». Peut-être même que si Trotski était vivant, il serait l’un d’entre eux ! Leur job ? Ridiculiser les puissants, rendre visible ce qui est caché et accessible ce qui est confisqué.
Bien sûr, comme ceux qui ont raison avant les autres, ils sont pourchassés. Leur obsession du partage, ça passe mal chez les gardiens du temple. Quand on détient l’information, l’autorité ou le capital, on détient le pouvoir. En être dépossédés, c’est un renoncement auquel peu sont prêts. Criminalisés aujourd’hui, les hackers risquent pourtant bien d’être célébrés demain comme bienfaiteurs. Aujourd’hui underground (on parlait avant d’« avant-garde »), la révolution hacker va vite devenir mainstream (on disait les « masses »). Quand les hackers deviendront mainstream, la révolution aura gagné. Vraiment ? Oui, parce que ce sera une révolution cool.

Humour, humanisme et ego-altruisme

Si elle vise aux mêmes buts que la précédente (une humanité fraternelle), la révolution en cours propose une méthode plus fun (c’est un peu ça, le fun, après tout, qui manquait à Lénine et à ses amis), une méthode qui s’appuie sur quelques principes simples.
L’ego-altruisme, d’abord : une culture qui réconcilie le « nous » des communistes et le « je » des libéraux. L’humanisme, ensuite : un retour bienvenu au récit à « hauteur d’homme », où chacun ne serait pas simplement le jouet de la Grande Histoire, ce qui serait désolant, dessinant les contours du nouvel « humanisme numérique » prôné par le philosophe Milad Doueihi. L’humour, enfin. Une capacité naturelle à entreprendre des choses sérieuses (faire tomber une dictature ou mettre en ligne les plans d’une moissonneuse-batteuse) sans se prendre au sérieux, là où le second degré et l’insolence étaient totalement étrangers à la révolution 1.0.

Osons un sacrilège : la révolution va triompher parce qu’elle sera – elle est déjà – une révolution apolitique. Elle change le monde tranquillement, sans tambour ni trompette, sans excommunications, et sans Grand Soir. Elle obtient des résultats, ne se contente pas de pureté idéologique ni d’incantations. Elle a commencé dans des bureaux d’université occupés par des informaticiens barbus, elle finira dans l’école de nos enfants, dans les rues de nos villes, dans les contrées les plus reculées du monde. La révolution hacker va dessiner une nouvelle civilisation, où tout sera réinventé : l’argent, le pouvoir, l’instruction, la propriété, les frontières, l’identité, la famille… Elle ne fera pas de morts parce qu’elle ne sera pas décrétée d’en haut par un Politburo. C’est cette histoire que nous avons voulu partager avec vous dans les pages qui précèdent. Et qu’Usbek & Rica continuera à raconter dans les prochains épisodes.

Choisis ton camp, ami !

Bien sûr, veillons à ne pas sombrer dans la technophilie béate. L’ère numérique ne recèle pas que des bienfaits.
Il ne faut pas confondre les outils et les buts. Les terroristes islamistes sont des sortes de hackers aux visées macabres. Techniquement, ce sont des contemporains ; politiquement, ce sont des fascistes. Cette civilisation émergente n’affleure pas partout. Quoique mondiale, elle passe encore au-dessus du quart-monde, mais aussi du tiers-monde. Des pauvres d’ici et des pauvres de là-bas, ceux qui n’ont pas les codes pour en goûter les fruits.

Les marxistes avant nous pensaient que la chute du capitalisme était inéluctable. La civilisation du partage a des ennemis : les dictatures, et, chez nous, en vrac, la raison d’État, Acta, Hadopi, les fournisseurs d’accès à Internet qui veulent continuer à s’enrichir et rêvent d’un réseau truffé de péages comme une autoroute.
La nouvelle bataille oppose non plus les révolutionnaires aux bourgeois, mais les altruistes aux égoïstes. Jeremy Rifkin :

« Il semble qu’un nouvel état d’esprit émerge chez les responsables politiques des jeunes générations socialisées sur Internet. Leur politique se structure moins en termes de “droite” et de “gauche” qu’autour d’un nouveau clivage : “centralisé et autoritaire” contre “distribué et coopératif” »

Rifkin n’est pas la Bible, mais, enfin, il a parfois de bonnes intuitions. En ce qui nous concerne, nous avons choisi notre camp. Nous ne jetterons pas l’anathème sur les ennemis de la révolution, nous ne les enverrons pas en camp de rééducation idéologique. Mieux : chacun sera le bienvenu dans la grande aventure de la civilisation du partage, même les capitalistes. Les autres, nous les combattrons.


Design par Almasty pour Usbek & Rica
Adaptation pour Owni par Ophelia Noor

]]>
http://owni.fr/2012/04/17/enfin-une-revolution-cool/feed/ 29
Telecomix crée la mémoire vive des révolutions http://owni.fr/2011/12/30/telecomix-cree-la-memoire-vive-des-revolutions/ http://owni.fr/2011/12/30/telecomix-cree-la-memoire-vive-des-revolutions/#comments Fri, 30 Dec 2011 14:23:14 +0000 Julie Gommes http://owni.fr/?p=91986

Les observateurs de la ligue arabe n’ont rien vu à Homs, épicentre la contestation en Syrie. C’est du moins ce que critiquent la France et des organisations de défense des droits humains. Arrivés lundi pour rendre compte de la situation sur place, ils ne sont restés que quelques heures à Homs pendant la journée de mercredi, la plupart du temps sous les yeux et l’encadrement attentifs de responsables syriens.

Bientôt, les internautes pourraient devenir des observateurs, grâce à un portail de vidéos créé par le collectif de hackers, Telecomix. Le groupe d’hacktivistes a déjà à son actif un coup de main à la révolution tunisienne et le rétablissement des communications et d’Internet en Egypte au plus fort de la répression. A Berlin pour le 28e Chaos Computer Congress , qui rassemble bidouilleurs et autres experts en sécurité informatique, plusieurs hacktivistes du collectif ont annoncé la création du portail. Parmi eux, le jeune blondinet KheOps, qui n’hésite pas à parler à visage découvert sur les télévisions françaises :

Maintenant, on essaie de regrouper les vidéos qui sortent en les classant par lieu et date, de manière à ce que des journalistes fassent du recoupement pour savoir ce qu’il s’est passé dans la même ville sur plusieurs semaines, mois…

L’idée est de recréer une mémoire vidéo de cette révolution syrienne, mémoire déjà développée en anglais et en arabe, via un site de news from the ground mis à jour en temps réel par des agents Telecomix et des Syriens qui participent au projet. KheOps est l’un des fondateurs de l’opération Syria. OpSyria, qui dure à présent depuis plus de six mois, est loin de s’enfoncer dans un rythme de routine : “Même si on a moins fait de choses spectaculaires, maintenant, il faut entretenir et créer de nouvelles choses techniques en permanence.”

Court-circuiter les espions

Des innovations qui permettent aux Syriens, chaque jour, de se connecter de manière plus sécurisée, comme l’explique KheOps :

Par exemple avec le point de sortie VPN. Il s’agit d’avoir un serveur avec une connexion correcte situé dans un pays qui ne soit pas la Syrie ou un pays ami de la Syrie, de sorte que les espions syriens n’y aient pas accès.

Grâce à ce travail quotidien, les utilisateurs syriens peuvent se connecter sur ce serveur, ce qui lui permet ensuite d’utiliser Internet sans que les services de sécurité ne s’en aperçoivent.

Quelques semaines après le début de la révolution Syrienne, les hackers de Telecomix avaient choisi de détourner les réseaux locaux pour permettre aux Syriens de faire sortir des images et des informations du pays, mais aussi d’apprendre quelques règles simples de sécurité et d’anonymat sur Internet. L’énorme prouesse technique permet aujourd’hui à des hacktivistes syriens de contourner la censure.

Infrastructure technologique

Okhin, un des Français de l’opération rappelle que les moyens du collectifs restent limités et qu’en aucun cas, ils ne remplacent les révolutionnaires :

On essaie de trouver de nouvelles façons d’aider les Syriens, de trouver de nouvelles façons de récupérer des nouvelles sur le terrain, on essaie de faire tout ce qu’on fait jusqu’à présent. On a eu juste à fournir une infrastructure technologique.

Kazakhstan, Russie, Cuba, les dictatures et les projets ne manquent pas : “On est volontaires, on fait ça sur notre temps libre, on ne peut pas sauver le monde” précise Okhin. Et de rappeler la conférence de la veille : “J’ai appris qu’en Turquie, ils commencent à s’organiser eux-mêmes, pas forcément à demander l’aide de Telecomix, mis à part un soutien technique. Pour changer les choses, ils doivent développer leurs propres clusters. »

Le collectif Telecomix regroupe des hacktivistes de différentes nationalités qui vivent parfois sur des fuseaux horaires totalement différents. C’est le cas de l’imposant Américain qui se fait appeler Punkbob. Il commence de son côté, avec d’autres, à travailler sur le Kazakhstan :

L’Internet n’y est pas libre, ils ne peuvent pas se connecter aux sites qu’ils veulent. On a aussi un regard sur la Russie…


Illustrations via FlickR [cc-byncsa] Ophelia Noor

]]>
http://owni.fr/2011/12/30/telecomix-cree-la-memoire-vive-des-revolutions/feed/ 39
Naissance d’un mythe de la bidouille http://owni.fr/2011/12/16/arduino-naissance-mythe-bidouille/ http://owni.fr/2011/12/16/arduino-naissance-mythe-bidouille/#comments Fri, 16 Dec 2011 18:01:18 +0000 aKa (Framasoft) http://owni.fr/?p=90471 Arduino

L’histoire retiendra que c’est dans un bar d’une petite ville du nord de l’Italie qu’est né le projet Arduino qui, de manière totalement inattendue, est en train de révolutionner le domaine de l’électronique à l’échelle mondiale, puisque pour la première fois tout le monde peut vraiment s’y essayer et découvrir qu’il aime ça !

L’histoire retiendra également que rien de tout ceci n’aurait été possible sans le choix initial des licences libres qui a conditionné non seulement son bas prix et sa massive diffusion mais également son approche et son état d’esprit.

Acteur et non consommateur, on retrouve ici le goût de comprendre, créer et faire des choses ensemble. Concepts simple et plein de bon sens mais que notre époqu’Apple a fortement tendance à oublier.

PS : Ceci est la troisième traduction de suite initiée sur Twitter/Identica et réalisée dans un Framapad. Je remercie vivement tous les volontaires qui ont bossé dur hier soir pour arriver à un résultat d’un étonnante qualité quand on pense que les invitations sont ouvertes à tout le monde. On se donne rendez-vous, on communique, on se met d’accord sur tel ou tel passage via le chat intégré… au final on passe un moment ponctuel et commun agréable tout en travaillant (bénévolement). Je reste fasciné par le dynamisme et la bienveillance des gens et par la capacité d’Internet à favoriser cela. Si vous voulez vous aussi participer aux prochaines, il suffit de me suivre sur Twitter ou Identica avec le hashtag (que je viens d’inventer) « #EnFrSprint ».

La genèse d’Arduino

The making of Arduino

David Kushner – Octobre 2011 – Spectrum
(Traduction Framalang : Yoha, Keyln, Fab et Luc)

Ou comment cinq amis ont conçu la petite carte électronique qui a bouleversé le monde du DIY (Do It Yourself – Faites-le vous-même).

La pittoresque ville d’Ivrea, qui chevauche la rivière bleue-verte Dora Baltea au nord de l’Italie, est connue pour ses rois déchus. En l’an 1002, le roi Arduin (Arduino en italien) devint le seigneur du pays, pour être détrôné par Henri II d’Allemagne, deux ans plus tard. Aujourd’hui, le Bar di Re Arduino, un bar dans une rue pavée de la ville, honore sa mémoire, et c’est là qu’un nouveau roi inattendu naquit.

C’est en l’honneur de ce bar où Massimo Banzi a pour habitude d’étancher sa soif que fut nommé le projet électronique Arduino (dont il est le cofondateur). Arduino est une carte microcontrôleur à bas prix qui permet — même aux novices — de faire des choses époustouflantes. Vous pouvez connecter l’Arduino à toutes sortes de capteurs, lampes, moteurs, et autres appareils, et vous servir d’un logiciel facile à appréhender pour programmer le comportement de votre création. Vous pouvez construire un affichage interactif, ou un robot mobile, puis en partager les plans avec le monde entier en les postant sur Internet.

Sorti en 2005 comme un modeste outil pour les étudiants de Banzi à l’Interaction Design Institute Ivrea (IDII), Arduino a initié une révolution DIY dans l’électronique à l’échelle mondiale. Vous pouvez acheter une carte Arduino pour seulement 30 dollars ou vous construire la vôtre à partir de rien : tous les schémas électroniques et le code source sont disponibles gratuitement sous des licences libres. Le résultat en est qu’Arduino est devenu le projet le plus influent de son époque dans le monde du matériel libre.

Le couteau suisse rêvé devenu réalité

La petite carte est désormais devenu le couteau suisse de nombreux artistes, passionnés, étudiants, et tous ceux qui rêvaient d’un tel gadget. Plus de 250 000 cartes Arduino ont été vendues à travers le monde — sans compter celles construites à la maison. “Cela a permis aux gens de faire des choses qu’ils n’auraient pas pu faire autrement”, explique David A. Mellis, ancien étudiant à l’IDII et diplômé au MIT Media Lab, actuellement développeur en chef de la partie logicielle d’Arduino.

On trouve des alcootests, des cubes à DEL, des systèmes de domotique, des afficheurs Twitter et même des kits d’analyse ADN basés sur Arduino. Il y a des soirées Arduino et des clubs Arduino. Google a récemment publié un kit de développement basé sur Arduino pour ses smartphones Android. Comme le dit Dale Dougherty, l’éditeur et rédacteur du magazine Make, la bible des créateurs passionnés. Arduino est devenu “la partie intelligente dans les projets créatifs”.

Mais Arduino n’est pas qu’un projet open source ayant pour but de rendre la technologie plus accessible. C’est aussi une startup conduite par Banzi et un groupe d’amis, qui fait face à un challenge que même leur carte magique ne peut résoudre : comment survivre au succès et s’élargir. Banzi m’explique :

Nous devons passer à l’étape suivante, et devenir une entreprise établie.

arduino gps

Arduino a soulevé un autre défi formidable : comment apprendre aux étudiants à créer rapidement de l’électronique. En 2002, Banzi, un architecte logiciel barbu et avunculaire [NDT : qui ressemble à un oncle] y a été amené par l’IDII en tant que professeur associé pour promouvoir de nouvelles approches pour la conception interactive — un champ naissant parfois connu sous le nom d’informatique physique. Mais avec un budget se réduisant et un temps d’enseignement limité, ses options de choix d’outils étaient rares.

Comme beaucoup de ses collègues, Banzi se reposait sur le BASIC Stamp, un microcontrôleur créé et utilisé par l’entreprise californienne Parallax depuis près de 10 ans. Codé avec le langage BASIC, le Stamp était comme un tout petit circuit, embarquant l’essentiel : une alimentation, un microcontrôleur, de la mémoire et des ports d’entrée/sortie pour y connecter du matériel. Mais le BASIC Stamp avait deux problèmes auxquels Banzi se confronta : il n’avait pas assez de puissance de calcul pour certains des projets que ses étudiants avaient en tête, et il était aussi un peu trop cher — une carte avec les parties basiques pouvait coûter jusqu’à 100 dollars. Il avait aussi besoin de quelque chose qui puisse tourner sur Macintosh, omniprésents parmi les designers de l’IDII. Et s’ils concevaient eux-mêmes une carte qui répondrait à leurs besoins ?

Un collègue de Banzi au MIT avait développé un langage de programmation intuitif, du nom de Processing. Processing gagna rapidement en popularité, parce qu’il permettait aux programmeurs sans expérience de créer des infographies complexes et de toute beauté. Une des raisons de son succès était l’environnement de développement extrêmement facile à utiliser. Banzi se demanda s’il pourrait créer un logiciel similaire pour programmer un microcontrôleur, plutôt que des images sur l’écran.

Un étudiant du programme, Henando Barragán, fit les premiers pas dans cette direction. Il développa un prototype de plateforme, Wiring, qui comprenait un environnement de développement facile à appréhender et un circuit imprimé prêt-à-l’emploi. C’était un projet prometteur — encore en activité à ce jour — mais Banzi pensait déjà plus grand : il voulait faire une plate-forme encore plus simple, moins chère et plus facile à utiliser.

Banzi et ses collaborateurs croyaient fermement en l’open source. Puisque l’objectif était de mettre au point une plateforme rapide et facile d’accès, ils se sont dit qu’il vaudrait mieux ouvrir le projet au plus de personnes possibles plutôt que de le garder fermé. Un autre facteur qui a contribué à cette décision est que, après cinq ans de fonctionnement, l’IDII manquait de fonds et allait fermer ses portes. Les membres de la faculté craignaient que leurs projets n’y survivent pas ou soient détournés. Banzi se souvient :

Alors on s’est dit : oublions ça, rendons-le open source !

Le modèle de l’open source a longtemps été utilisé pour aider à l’innovation logicielle, mais pas matérielle. Pour que cela fonctionne, il leur fallait trouver une licence appropriée pour leur carte électronique. Après quelques recherches, ils se rendirent compte que s’ils regardaient leur projet sous un autre œil, ils pouvaient utiliser une licence Creative Commons, une organisation à but non-lucratif dont les contrats sont habituellement utilisés pour les travaux artistiques comme la musique et les écrits. Banzi argumente :

Vous pouvez penser le matériel comme un élément culturel que vous voulez partager avec d’autres personnes.

arduino schema

Aussi bon marché qu’un repas dans une pizzeria

Le groupe avait pour objectif de conception un prix particulier, accessible aux étudiants, de 30$. “Il fallait que ce soit équivalent à un repas dans une pizzeria” raconte Banzi. Ils voulaient aussi faire quelque chose de surprenant qui pourrait se démarquer et que les geeks chevronnés trouveraient cool. Puisque les autres circuits imprimés sont souvent verts, ils feraient le leur bleu ; puisque les constructeurs économisaient sur les broches d’entrée et de sortie, ils en ajouteraient plein à leur circuit. Comme touche finale, ils ajoutèrent une petite carte de l’Italie au dos de la carte. “Une grande partie des choix de conception paraîtraient étranges à un vrai ingénieur, se moque savamment Banzi, mais je ne suis pas un vrai ingénieur, donc je l’ai fait n’importe comment !”

Pour l’un des vrais ingénieurs de l’équipe, Gianluca Martino, la conception inhabituelle, entre chirurgie et boucherie, était une illumination. Martino la décrit comme une “nouvelle manière de penser l’électronique, non pas de façon professionnelle, où vous devez compter vos électrodes, mais dans une optique DIY.”

Le produit que l’équipe créa se constituait d’éléments bon marchés qui pourraient être trouvés facilement si les utilisateurs voulaient construire leurs propres cartes (par exemple, le microcontrôleur ATmega328). Cependant, une décision clé fut de s’assurer que ce soit, en grande partie, plug-and-play : ainsi quelqu’un pourrait la sortir de la boîte, la brancher, et l’utiliser immédiatement. Les cartes telles que la BASIC Stamp demandaient à ce que les adeptes de DIY achètent une dizaine d’autres éléments à ajouter au prix final. Mais pour la leur, l’utilisateur pourrait tout simplement connecter un câble USB de la carte à l’ordinateur — Mac, PC ou Linux — pour la programmer. Un autre membre de l’équipe, David Cuartielles, ingénieur en télécommunications, nous dit :

La philosophie derrière Arduino est que si vous voulez apprendre l’électronique, vous devriez être capable d’apprendre par la pratique dès le premier jour, au lieu de commencer par apprendre l’algèbre.

L’équipe testa bientôt cette philosophie. Ils remirent 300 circuits imprimés nus (sans composants) aux étudiants de l’IDII avec une consigne simple : regardez les instructions de montage en ligne, construisez votre propre carte et utilisez-la pour faire quelque chose. Un des premiers projets était un réveil fait maison suspendu au plafond par un câble. Chaque fois que vous poussiez le bouton snooze, le réveil montait plus haut d’un ton railleur jusqu’à ce que vous ne puissiez que vous lever.

D’autres personnes ont vite entendu parler de ces cartes. Et ils en voulaient une. Le premier acheteur fut un ami de Banzi, qui en commanda une. Le projet commençait à décoller mais il manquait un élément majeur : un nom. Une nuit, autour d’un verre au pub local, il vint à eux : Arduino, juste comme le bar — et le roi.

Rapidement, l’histoire d’Arduino se répandit sur la toile, sans marketing ni publicité. Elle attira très tôt l’attention de Tom Igoe, un professeur d’informatique physique au Programme de Télécommunications Interactives de l’Université de New York et aujourd’hui membre de l’équipe centrale d’Arduino. Igoe enseignait à des étudiants non techniciens en utilisant le BASIC Stamp mais fut impressionné par les fonctionnalités d’Arduino :

Ils partaient de l’hypothèse que vous ne connaissiez ni l’électronique, ni la programmation, que vous ne vouliez pas configurer une machine entière juste pour pouvoir programmer une puce — vous n’avez qu’à allumer la carte, appuyer sur upload et ça marche. J’étais aussi impressionné par l’objectif de fixer le prix à 30$, ce qui la rendait accessible. C’était l’un des facteurs clefs pour moi.

De ce point de vue, le succès de l’Arduino doit beaucoup à l’existence préalable de Processing et de Wiring. Ces projets donnèrent à Arduino une de ses forces essentielles : un environnement de programmation convivial. Avant Arduino, coder un microcontrôleur nécessitait une courbe d’apprentissage difficile. Avec Arduino, même ceux sans expérience électronique préalable avaient accès à un monde précédemment impénétrable. Les débutant peuvent à présent construire un prototype qui fonctionne vraiment sans passer par une longue phase d’apprentissage. Le mouvement est puissant, à une époque où la plupart des gadgets les plus populaires fonctionnent comme des “boîtes noires” fermées et protégées par brevet.

robot Arduino

La démocratisation de l’ingénierie

Pour Banzi, c’est peut-être l’impact le plus important d’Arduino : la démocratisation de l’ingénierie :

Il y a cinquante ans, pour faire un logiciel, il fallait du personnel en blouses blanches qui savait tout sur les tubes à vide. Maintenant, même ma mère peut programmer. Nous avons permis à beaucoup de gens de créer eux-mêmes des produits.

Tous les ingénieurs n’aiment pas Arduino. Les plus pointilleux se plaignent de ce que la carte abaisse le niveau créatif et inonde le marché des passionnés avec des produits médiocres. Cependant, Mellis ne voit pas du tout l’invention comme dévaluant le rôle de l’ingénieur :

Il s’agit de fournir une plateforme qui laisse une porte entrouverte aux artistes et aux concepteurs et leur permet de travailler plus facilement avec les ingénieurs en leur communiquant leurs avis et leurs besoins.

Et il ajoute :

Je ne pense pas que cela remplace l’ingénieur ; cela facilite juste la collaboration.

Pour accélérer l’adoption d’Arduino, l’équipe cherche à l’ancrer plus profondément dans le monde de l’éducation, depuis les écoles primaires jusqu’aux universités. Plusieurs d’entre elles, dont Carnegie Mellon et Stanford, utilisent déjà Arduino. Mellis a observé comment les étudiants et les profanes abordaient l’électronique lors d’une série d’ateliers au MIT Media Lab. Il a ainsi invité des groupes de 8 à 10 personnes à l’atelier où le projet à réaliser devait tenir dans une seule journée. Parmi les réalisations, on peut noter des enceintes pour iPod, des radios FM, et une souris d’ordinateur utilisant certains composants similaires à ceux d’Arduino.

Mais diffuser la bonne parole d’Arduino n’est qu’une partie du travail. L’équipe doit aussi répondre aux demandes pour les cartes. En fait, la plateforme Arduino ne se résume plus à un seul type de carte — il y a maintenant toute une famille de cartes. En plus du design originel, appelé Arduino Uno, on trouve parmi les nouveaux modèles une carte bien plus puissante appelée Arduino Mega, une carte compacte, l’Arduino Nano, une carte résistante à l’eau, la LilyPad Arduino, et une carte capable de se connecter au réseau, récemment sortie, l’Arduino Ethernet.

Arduino a aussi créé sa propre industrie artisanale pour l’électronique DIY. Il y a plus de 200 distributeurs de produits Arduino dans le monde, de grandes sociétés comme SparkFun Electronics à Boulder, Colorado mais aussi de plus petites structures répondant aux besoins locaux. Banzi a récemment entendu parler d’un homme au Portugal qui a quitté son travail dans une société de téléphonie pour vendre des produits Arduino depuis chez lui. Le membre de l’équipe Arduino Gianluca Martino, qui supervise la production et la distribution, nous confie qu’ils font des heures supplémentaires pour atteindre les marchés émergents comme la Chine, l’Inde et l’Amérique du Sud. Aujourd’hui, près de 80% du marché de l’Arduino est concentré entre les États-Unis et l’Europe.

Puisque l’équipe ne peut pas se permettre de stocker des centaines de milliers de cartes, ils en produisent entre 100 et 3000 par jour selon la demande dans une usine de fabrication près d’Ivrea. L’équipe a créé un système sur mesure pour tester les broches de chaque carte, comme la Uno, qui comprend 14 broches d’entrée/sortie numériques, 6 broches d’entrée analogiques et 6 autres pour l’alimentation. C’est une bonne assurance qualité quand vous gérez des milliers d’unités par jour. L’Arduino est suffisamment peu chère pour que l’équipe promette de remplacer toute carte qui ne fonctionnerait pas. Martino rapporte que le taux de matériel défectueux est de un pour cent.

L’équipe d’Arduino engrange suffisamment d’argent pour payer deux employés à plein temps et projette de faire connaître de façon plus large la puissance des circuits imprimés. En septembre, à la Maker Faire, un congrès à New York soutenu par le magazine Make, l’équipe a dévoilé sa première carte à processeur 32 bits — une puce ARM — à la place du processeur 8 bits précédent. Cela permettra de répondre à la demande de puissance des périphériques plus évolués. Par exemple, la MakerBot Thing-O-Matic, une imprimante 3D à monter soi-même basée sur Arduino, pourrait bénéficier d’un processeur plus rapide pour accomplir des tâches plus complexes.

Arduino a bénéficié d’un autre coup d’accélérateur cette année quand Google à mis à disposition une carte de développement pour Android basée sur Arduino. Le kit de développement d’accessoires (ADK) d’Android est une plateforme qui permet à un téléphone sous Android d’interagir avec des moteurs, capteurs et autres dispositifs. Vous pouvez concevoir une application Android qui utilise la caméra du téléphone, les capteurs de mouvements, l’écran tactile, et la connexion à Internet pour contrôler un écran ou un robot, par exemple. Les plus enthousiastes disent que cette nouvelle fonctionnalité élargit encore plus les possibilités de projets Arduino.

L’équipe évite cependant de rendre Arduino trop complexe. Selon Mellis :

Le défi est de trouver un moyen de faire en sorte que chacun puisse faire ce qu’il veut avec la plateforme sans la rendre trop complexe pour quelqu’un qui débuterait.

En attendant, ils profitent de leur gloire inattendue. Des fans viennent de loin simplement pour boire au bar d’Ivrea qui a donné son nom au phénomène. ” Les gens vont au bar et disent ‘Nous sommes ici pour l’Arduino !’”, narre Banzi. “Il y a juste un problème“, ajoute-t-il dans un éclat de rire, “les employés du bar ne savent pas ce qu’est Arduino !”

Billet initialement publié sur Framablog sous le titre “Le making-of d’Arduino”

Crédits photos CC Flickr PaternitéPas d'utilisation commerciale Anthony Mattox, PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification sean_carney, PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales atduskgreg et PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales atduskgreg

]]>
http://owni.fr/2011/12/16/arduino-naissance-mythe-bidouille/feed/ 49
Au coeur du site des hackers http://owni.fr/2011/11/09/au-coeur-du-site-des-hackers/ http://owni.fr/2011/11/09/au-coeur-du-site-des-hackers/#comments Wed, 09 Nov 2011 16:17:54 +0000 Sabine Blanc et Ophelia Noor http://owni.fr/?p=85521

Astera Schneeweisz à Berlin, novembre 2011 - (cc) Ophelia Noor

Elle incarne cette nouvelle génération de hackers, ces adeptes de la bidouille : le nez dans la machine mais aussi dans les objets, habitué des hackerspaces, des lieux de rencontre physique. Esther Schneeweisz, alias Astera, aime tellement les hackerspaces qu’elle fait partie de la petite bande aux contours flous qui a monté et prend soin de hackerspaces.org [en], un site qui liste les hackerspaces du monde entier, entre autres. Et bien sûr, elle en visite beaucoup.

Cette adepte de la ligne de commande, originaire d’Autriche, vit à Berlin, où nous l’avons rencontré. De ces jeunes gens qui font la richesse de la scène underground berlinoise. À Paris, son allure intriguerait, à Berlin c’est la norme, ou presque : mince corps couvert de tatouages – des souvenirs liés à des expériences difficiles – coupe de cheveux improbable – un mix brun-blond décoloré, qui commence en raton-laveur et finit en une abondante masse de cheveux – accent américain impeccable après plusieurs mois passés aux États-Unis. Et une énergie entretenue à coup de divers produits caféinés, comme le Club-Mate, la boisson préféré des hackers ou encore le Premium-Cola, une version du cola allemand Afri-Cola.

Astera a fait ses premiers pas dans le milieu en 2008 en Autriche, au Metalab [en], grâce à une bonne dose de sérendipité) relationnelle.

J’y ai été en quelque sorte trainée par un ami que je connaissais depuis quatre heures, que j’avais rencontré via d’autres amis que je connaissais depuis quelques jours. J’en avais entendu parler et j’avais déjà essayé d’y passer et d’y jeter un œil de l’extérieur. Quand j’y suis allée avec cet ami, il n’y avait personne, c’était au milieu de la nuit. Le fait qu’ils aient tant de machine posées-là, et il m’a expliqué que c’était à chacun d’apprendre à chacun comment les faire marcher. C’était intriguant. Donc je suis revenue, et revenue, et revenue…

10% de femmes

Elle fait partie des 10% de femmes qui peuplent un univers encore très masculin. Sans ressentir le besoin de s’affilier à Haecksen [de], un sous-groupe du Chaos Computer Club, le plus grand club de hackers d’Europe, qui regroupe des femmes. Les genres, elle s’en contrefiche comme de sa première ligne de code.

Astera donne libre cours à sa soif d’apprentissage des différents langages de programmation, ravie de constater qu’il y a toujours quelqu’un pour répondre à ses questions, le fameux partage des connaissances, central dans l’éthique hacker. Hackerspaces.org viendra dans la foulée, parfaite illustration de la do-ocracy chère aux hackers (valoriser l’action plutôt que les propos). Fausse sèche et vraie timide planquée derrière des lunettes de myope, Astera évoque les origines du projet :

« Personne ne sait plus vraiment qui a eu l’idée. C’est mystérieux, vous allez à un événement comme le Camp ou le Congress et les gens vous parlent et les idées surgissent à partir de rien. Ensuite l’idée était restée dans un placard un an environ, je pense. Puis au Metalab, une nuit, quelqu’un m’a dit qu’il avait loué le nom de domaine hackerspaces.org, et j’ai pensé, “c’est génial nous devons le faire.”

Hacker vaillant, rien d'impossible. Astera à Berlin en novembre 2011 (cc) Ophelia Noor pour Owni

J’ai suggéré que nous louions aussi .com et .net aussi et nous avons commencé sur un nouveau serveur dédié, d’abord avec un wiki et les mailings list, durant l’été 2008, je crois. Le blog est arrivé un an après. Le wiki a commencé avec dix personnes impliquées dedans. Il y avait 60 hackerspaces sur la liste, comme nous n’avions pas beaucoup d’informations dessus, nous leur avons envoyé des mails. »

Trois ans après, ils sont plus de 900 hackerspaces enregistrés, 400 personnes en moyenne actives sur le site, qui mettent à jour la page de leur profil et de leur hackerspace et plusieurs mailing lists. Le site est arrivé au bon moment : en 2007, lors du Chaos Communication Congress, une conférence [en] intitulée « Construire un hackerspace » a suscité bien des envies qui se sont concrétisées dans les années qui ont suivi.

Astera insiste sur l’aspect collectif de l’aventure :

Le wiki, les mailing list, le blog, IRC, etc, vivent essentiellement grâce à un cœur d’usagers vraiment actifs, qui tous contribuent aux contenus et aux idées partagées sur le site. Et je leur en suis particulièrement reconnaissante.

Une autre tache sur la liste

La jeune femme fait partie des administrateurs qui s’occupent plus particulièrement du bébé. Astera prolonge la nuit son travail du jour puisqu’elle est administrateur système :

C’est juste une autre tache sur votre liste… Le gros du boulot, c’est le wiki.

Maintenir le site, cela veut dire se fader des spams, fastidieux mais facile. C’est aussi se poser la question de la définition d’un hackerspace :

« C’est un peu difficile. Cela commence avec ce que n’importe qui considèrerait comme un hackerspace. Il y a un certain nombre de spaces que je ne considèrerais pas comme des hackerspaces. Par exemple un dérivé d’une école, avec des cours, une valeur éducative. Mais certainement, ils payent le loyer avec les subventions de l’État ou de la ville et sont payés pour le travail qu’ils font dans cet espace. Ce qui n’est pas vraiment quelque chose de courant dans les hackerspaces. Et sans doutes, ils l’utilisent aussi comme des bureaux, des espaces de co-working. C’est gênant si vous visitez une ville avec dix espaces listés et huit sont en fait des espaces de co-working. »

Bien qu’Astera, en tant qu’administratrice, ait les droits pour effacer les pages, elle laisse faire, pour éviter les discussions enflammées. Seules les pages spam passent sous sa coupe, car elles ont l’avantage de ne pas troller pour manifester leur mécontentement. Un bénéfice du doute qu’elle semble appliquer à elle-même, en dépit de son CV. Un vrai hacker ne se définit pas comme tel, c’est un titre honorifique que les autres vous attribue. Alors à la question « Te considères-tu comme une hacker ? », elle répond, le nez dans sa soupe thaï : « Je ne sais pas. » Elle minimise ses projets, comme ses bidouilles sur des voitures téléguidées qu’elle a équipées de caméras Wi-Fi :

C’était vraiment des hacks faciles, plus du code que du hack. Et puis j’ai construit quelques objets trouvés sur d’autres blogs, en changeant juste des morceaux pour les rendre plus profonds.

Son copain Joern, mutique et étique échalas à l’air épuisé, pose la bonne question :

Il y a quelques personnes vraiment remarquables qui méritent ce terme de hacker, mais pour les autres, cela dépend de votre définition du mot. Quelle est la vôtre ?

On se met d’accord sur une définition large : quelqu’un qui fait un usage créatif de la technologie et qui détourne les objets de leur finalité première et permet d’affirmer que tout se hacke. Une définition dans laquelle se reconnait la dernière génération des hackers, où le DIY (le Do-It-Yourself) est à l’honneur, avec ou sans l’ordinateur, qui hacke aussi le hardware, les objets physiques. Une diversité dont rend compte son autre gros projet, initié avec son ami Bre Pettis, de MakerBot Industry [en], fabricant d’imprimantes 3D open source, l’ebook gratuit Hackerspaces the beginning. Une plongée passionnante dans l’histoire de ces lieux qui poussent comme des champignons depuis quelques années.

Lancer son propre hackerspace ? Trop de travail…

La suite logique devrait être la création d’un hackerspace, une copine lui parlait d’ailleurs récemment d’en monter un avec un laboratoire de biohacking. Pourtant, elle s’arrête là : trop de travail en plus, en particulier depuis qu’elle n’est plus freelance et fait ses 40 heures hebdomadaires dans une société. C-Base, le mythique hackerspace continuera de recevoir sa visite.

La politique non plus ne la tente pas, même si le succès surprise du Parti Pirate au parlement de Berlin en septembre la réjouit :

Je connais mieux le Parti Pirate autrichien que le PP allemand, mais j’ai essayé de les aider dans leurs opérations. En particulier parce qu’un ami très proche à l’époque, qui était aussi membre du Metalab, avait fondé le PP autrichien. Nous en avons beaucoup parlé. Après la mort de cet ami, je n’en ai pas beaucoup entendu parler. Cependant, ils n’ont jamais été aussi importants qu’en Allemagne, c’est incroyable. Je vais suivre comment ils gèrent le fait d’être vraiment des hommes politiques. C’est très excitant.


Texte : Sabine Blanc
Photos : Ophelia Noor CC [by-nc-nd]

]]>
http://owni.fr/2011/11/09/au-coeur-du-site-des-hackers/feed/ 10
30 ans de bidouille politique http://owni.fr/2011/11/03/30-ans-de-bidouille/ http://owni.fr/2011/11/03/30-ans-de-bidouille/#comments Thu, 03 Nov 2011 07:30:16 +0000 Sabine Blanc et Ophelia Noor http://owni.fr/?p=85216

Andy Muller Maghun à Berlin en novembre 2011, (cc) Ophelia Noor pour Owni

Trente ans de hack et tous ses bits : depuis septembre 1981, le Chaos Computer Club [en] rassemble des hackers, ces adeptes passionnés de la bidouille et du détournement de finalité, en particulier dans l’informatique. Le petit groupe créé à Hambourg a ensuite migré à Berlin avant de faire des petits dans tout le pays, et même à l’étranger, au point de devenir la première organisation de ce type en Europe. Ils sont parvenus à acquérir, à coup de hacks restés dans les mémoires, une véritable influence politique dans le domaine des libertés numériques et de la protection de la vie privée.

Nous sommes revenus sur son histoire en compagnie d’Andy Müller-Maguhn, un de ses anciens, rentré en 1985, à l’âge de 14 ans. Membre du bureau, longtemps porte-parole, Andy navigue aujourd’hui entre plusieurs activités : journalisme (Buggedplanet [en]), consulting en informatique et communication sur Internet et enfin société de chiffrement des communications téléphoniques. Prolixe, affable, le regard étonnamment alerte et l’esprit fin, plein d’humour, l’homme fait vite oublier son physique imposant de nerd grassouillet.

L’entretien a eu lieu autour d’une bouteille de Club-Mate, la très caféinée boisson préférée des hackers, dans les locaux du CCC de Berlin. Un foutraque espace envahi d’objets plus ou moins utiles, souvent récupérés, comme les hackerspaces en regorgent : vieilles consoles d’arcade, tableau d’affichage d’aéroport détourné, stickers de revendication, canapés antédiluviens, et bien sûr câbles à foison, le tout formant un parfait contraste avec le bourgeois quartier de Mitte qui l’abrite.

Le CCC vient de fêter ses 30 années d’existence. À ses débuts, pouviez-vous imaginer ce qu’il deviendrait aujourd’hui ?

Le CCC a été créé de façon informelle en 1981, par des pros de l’informatique qui se réunissaient pour discuter de l’impact des outils informatiques et de leur utilisation sur la société en tant que tel. Ils avaient dressé une liste des problématiques comme la privacy.

Le CCC s’est constitué plus officiellement en 1984, avec la sortie de leur magazine Die Datenschleuder [de] (L’essoreuse à données, littéralement, ndlr) et le premier Chaos Communication Congress. Je l’ai rejoint avant que le CCC ne devienne officiellement une association, en 1996. Je suis un des plus anciens (rires). J’avais envie de partager au sujet du hacking et de rencontrer davantage de gens qui jouaient avec les communications électroniques. Il regroupait des gens de classes sociales très différentes, un groupe très hétérogène mais avec des intérêts communs, c’était inhabituel et c’est encore le cas.

Le club était petit mais nous commencions à être connus en Allemagne, grâce au hack du Bildschirmtext, le Minitel allemand, en 1984. Nous avons rendu l’argent bien sûr, et nous avons donnée des explications publiques sur ce qui se passait.

C’était évident que les personnes qui jouaient avec des technologies qui deviendraient mainstream dix ans plus tard, avec Internet, comprennent, en tant que data traveller, que c’était déjà spécial de pouvoir voyager dans le réseau avec un petit ordinateur, à l’autre bout de la planète. À cette époque, en Allemagne, il y avait de grands mouvements contre les interférences du gouvernement dans la vie privée des citoyens notamment lors de leur proposition de recensement.

Quand je suis arrivé, il y avait 300 personnes. Aujourd’hui, nous sommes plus de 3.500 mais nous ne pouvons pas accueillir tout le monde dans les locaux à cause des normes de sécurité. Les congrès ont grandi petit à petit, et le magazine est passé de 200 lecteurs à un millier. Il était plus important dans les années 1990, c’était un trimestriel en édition papier, maintenant les informations sur le web sont vues en premier.

Le CCC est important dans le temps, dans le sens où différentes discussions y prennent place, des idées naissent, des gens se rencontrent. On peut dire que c’est chaotique, que c’est un endroit très, voire trop dynamique. Nous ne payons pas les gens. Personne n’est payé par le CCC. Cela n’a rien à voir avec l’éthique hacker. Nous voulons que les gens soient là pour la cause et pas pour l’argent, même si ce système a ses limites.

On observe actuellement un buzz autour des hackers, c’est devenu à la mode, c’est un phénomène que vous ressentez au CCC ?

La manière dont nous faisons les choses a tellement changé. Aujourd’hui c’est un mouvement politique et culturel global, ce qui n’a pas toujours été le cas. Dans les années 80, peu de gens comprenaient ce qu’on faisait, c’était une vraie sous-culture, nous avions pas mal de problèmes juridiques, et nous avons dû nous renforcer sur ce point avec des experts. Que pouvions-nous hacker ou pas ? Comment faire la distinction entre ce qui est légal et les activités grises ?

La France est un bon exemple, si vous vous présentiez comme hacker, vous aviez deux options : aller en prison ou travailler pour le gouvernement. Le gouvernement surveillait de très près les personnes qui avaient des connaissances spécifiques dans la sécurité des systèmes Et c’est pour cela que la scène hacker ne s’y est pas autant développée.

Nous nous voyons aussi comme un lobby qui milite pour la protection de la vie privée et donc le contrôle des données personnelles, mais également pour la transparence et les technologies ouvertes, ou encore l’auto-régulation. En 2000 il y a eu l’introduction du mot nerd, comme pour revendiquer le droit de ne pas faire la vaisselle parce qu’on est complètement dans la machine. Mais cette culture geek m’est un peu étrangère, en tant que vieux routard, de même que celle du hackerspace.

À quoi ressemble un membre moyen du CCC ? Vous parliez au début de la grande diversité sociale, est-ce toujours le cas ?

Je ne pense pas qu’il existe un profil type. Nous en sommes à la 4-5ème génération et j’ai arrêté de compter il y a bien longtemps. Comme le CCC est très décentralisé, nous avons des clubs dans toute l’Allemagne et partout dans le monde, les profils sont variés.

Le logo du CCC sur Marienstrasse, Mitte, Berlin

Au début c’était plutôt inspiré par la culture de gauche. La scène de hackers hardcore, la seconde génération, la mienne, était plus variée encore, avec aussi beaucoup de gens qui cherchaient à booster leur carrière, ils ne faisaient que passer mais ils apportaient beaucoup, des idées, des projets. C’est toujours ainsi que les choses vont.

Maintenant, la sphère Internet a apporté de nouveaux types d’emplois. Beaucoup de membres du CCC travaillent dans ce secteur, ils ont leur propres compagnies comme des fournisseurs d’accès à Internet (FAI), ou ils gèrent des parties du réseau. Ils partagent leurs connaissances mais ils prennent soin des besoins en infrastructure et s’impliquent dans les idéaux que défend le CCC. Pour ce qui est des femmes, nous sommes à peine au dessus de 10%…

Les hackers allemands semblent davantage écoutés des politiques, êtes-vous d’accord ?

Je pense que c’est vrai. Si vous regardez l’environnement politique en Allemagne, le CCC est une entité acceptée et reconnue parce qu’elle fait un travail pédagogique sur les technologies auprès du public depuis les années 1980. Nous avons toujours eu des histoires étranges qui nous parvenaient, sur des données qui disparaissent par exemple, et que nous pouvions expliquer.

Les médias allemands nous ont toujours perçus comme des gens qui savent vraiment ce que sont les technologies, leurs avantages et les dangers, et pas pour des types qui travaillent pour des entreprises ayant des intérêts économiques.

Nous avions donc le pouvoir de la définition et nous l’avons toujours utilisé. Dans les années 1990, avec les questions sur la régulation des télécoms et  la vie privée, nous avons été invités aux auditions du gouvernement. Nous avons essayé d’organiser la participation du public sur ces questions. Nous avons donc une histoire de lobbying vieille de vingt ans plus ou moins.

Nous ne voulons pas être intégrés formellement dans le processus législatif, mais nous jouons un rôle de contre-pouvoir, ils ne peuvent plus nous ignorer totalement. Nous sommes arrivés à un niveau où les politiciens ont besoin de notre expertise, et nous connaissons très bien les lois, nous pointons du doigt les erreurs. Notre avantage est que certains au CCC prennent en charge les questions plus politiques et d’autres celles relatives aux technologies.

Pensez-vous que la scène hacker allemande soit plus influente en raison de l’histoire de votre pays ? Certains disent que les Allemands sont plus conscients de la nécessité d’avoir un contre-pouvoir fort.

Des questions comme celle de la vie privée sont très sensibles, notamment avec l’histoire de l’Allemagne de l’Est. On sait à quel point les abus structurels sont dangereux, parce que nous sommes passés par là, notamment en mettant des étoiles jaunes sur des gens avant de les envoyer à la mort.

Donc nous sommes aux aguets mais cela vient aussi du système éducatif allemand : à l’école, vous apprenez l’histoire du nazisme. Les Allemands sont anti-autoritaires. Vous ne trouverez personne ici pour vous donner un ordre.

Après, en tant qu’Allemand, deux aspects entrent en conflit dans notre code culturel. Vous aspirez à une grande efficacité et une excellente organisation dans ce que vous entreprenez. Mais vous avez aussi l’intime compréhension de ce que la hiérarchie peut apporter de mauvais dans la communication ou dans le fait de traiter les personnes comme des objets ou des pièces détachées.

Salle principale du Chaos Computer Club

Le CCC, par sa structure, essaie d’avoir le meilleur de ces deux mondes : être conscient du mal qui peut être fait, et arriver à faire les choses de manière efficace.

Culturellement, les Allemands de l’ex-RDA sont-ils plus enclins au DIY (Do-It-Yourself, fais-le toi-même) parce que les biens manquaient et qu’ils ont dû se débrouiller pour améliorer leur quotidien ?

Le CCC de Berlin est né de la fusion de deux computer clubs, celui de Hambourg et celui de Berlin-Est. Je venais de Hambourg en 1989 quand le gouvernement d’Allemagne de l’Est est tombé. Nous avons pris contact avec des jeunes talents du club de Berlin-Est. Il est juste de dire que les jeunes avaient du mal à y entrer, ceux qui venaient appartenaient à des familles spécifiques, qui avaient accès à des machines de l’Ouest, des ordinateurs Commodore, etc.

Ils avaient des manières différentes de gérer les choses, ils improvisaient beaucoup. Ils ont aussi apporté leur humour et l’expérience d’avoir déjà renversé un gouvernement. C’est très important, il ne faut jamais sous-estimer la façon dont ils perçoivent le gouvernement de l’Ouest. Pour eux c’est une étape intermédiaire, il faut renverser ce gouvernement à un moment donné. C’est une question de temps. Les différences structurelles ne sont pas si grandes entre ce qui existait à l’Est et le système de l’Ouest. Les humains abusent les humains dans un système socialiste ou communiste. Le capitalisme, c’est l’inverse (rires).

Ils avaient aussi ce côté anti-autoritaire et ils ont été confrontés de près aux services secrets. A Berlin, leur expérience avec la Stasi (la police politique) a beaucoup enrichi le CCC. C’est un des services de renseignement les plus documentés au monde. Nous avons tous leurs manuels, et connaissons les techniques qu’ils utilisaient pour déstabiliser des groupes, semer le doute. Cet apport a été essentiel pour comprendre le monde actuel, et Berlin, cette sorte de bordel, entre l’Est et l’Ouest, avec des influences russes et américaines.

Quels sont vos plus grands succès et regrets ?

Les congrès ont toujours été un baromètre de ce qui se passait. Ils sont devenus internationaux au fil du temps, nous attirons des gens du monde entier, on se rend compte que le mouvement est global. C’est une grande réussite.

Le CCC est maintenant constitué de plusieurs clubs répartis en Allemagne et dans le monde et nous sommes tous connectés entre nous. Les organisations sont propres à chacun, je vois cette diversité comme un atout.

Ensuite, à titre personnel, nous sommes aussi passés par beaucoup d’emmerdes, qui nous ont permis d’apprendre. Nous savons ce qu’il ne faut pas faire, nous en avons tiré les leçons, on peut agir même dans des circonstances difficiles. Que ce soit des enquêtes de police, des gens tués, des intrigues, des discussions avec des points de vue très opposés.

Nous avons d’ailleurs une culture du débat très forte qui a pu dérouter beaucoup de gens. Personne ne quitte la salle, tout le monde reste et échange même si cela nous mène jusqu’à 3 heures du matin.

Mais ce processus de discussion et de création de nouvelles idées est plus difficile aujourd’hui car nous sommes très nombreux. Si vous me demandiez qui compose le noyau dur, je serais incapable de vous le dire. Dans un congrès avec 3.000 personnes, il y a des attentes dans la salle auxquelles il faut répondre. Cependant, ce n’est pas un show, c’est un moment où chaque personne est acteur. Mais comment discuter avec 500 personnes ?

Comment vous organisez-vous du coup ? Le Parti Pirate utilise un outil appelé Liquid Feedback par exemple.

Oui, mais ils sont un parti politique, ils ont sûrement besoin de se mettre d’accord sur certains sujets. La démocratie liquide, c’est aussi déléguer votre non-expertise sur un sujet spécifique a une personne qui a les connaissances et agirait dans le meilleur de vos intérêts.

Mais les communications peuvent aussi passer par des outils comme Jabber ou les chat rooms, ceci dit je suis un peu conservateur sur des outils comme Twitter. Je suis désolé mais en tant qu’Allemand, quand je vois le mot « follower », je pense à l’Allemagne nazie. Je ne peux pas utiliser ça.

Pour revenir sur les regrets, est-ce que Daniel Domscheit-Berg en fait partie ?

Regret ? Quel regret ? Le problème, c’est que vous enregistrez là. Nous nous sommes mis d’accord avec les porte-paroles du CCC pour ne pas faire de commentaires sur Domscheit-Berg. C’est trop controversé. Les gens sont très partagés sur cette histoire, certains pensent qu’il est un type bien et d’autres que c’est un espion américain. J’ai dit ce qu’il y avait dire, dans ma déclaration, qui est très précise sur le sujet.

Quel a été le processus pour l’évincer ?

Le bureau du CCC a pris la décision. En fait, il existait une histoire déjà plus ancienne avec des personnes du club qui étaient mal à l’aise avec son attitude. Mais nous ne voulions pas prendre parti. Nous aimons bien l’idée de faire fuiter des documents, fournir une aide logistique pour soutenir des gens dans une situation délicate avec un gouvernement, parce que nous sommes pour la liberté d’information, un de nos buts historiques.

"Ce système est-il pertinent ?"

Concernant les problèmes entre certaines personnes pour lesquels nous n’étions pas là, nous ne prenons pas partie. Cependant ce que nous ne voulions pas et qui était devenu problématique, c’était que Daniel utilisait régulièrement les locaux du CCC pour donner ses interviews à la presse ou la télévision. Cela laissait l’impression que le CCC était directement impliqué dans son projet. Tous les membres ici ont des projets personnels ou dans lesquels ils participent en tant que contributeurs. En fait, personne ne le connaissait avant qu’il n’arrive de WikiLeaks à nous, et il n’était pas un membre de longue date du CCC. Il ne demandait pas la permission alors que les gens ne cessaient de lui rappeler qu’il devait cesser ce comportement.

Ce qu’il a fait au CCCamp a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les gens se sont sentis abusés par son comportement, le fait qu’il utilise le camp comme test pour son projet et le déclare ensuite sécurisé. Toujours sans demander l’avis du Club. Je n’étais pas contre son projet ou sa personne mais par exemple, pendant son discours d’introduction, j’ai réalisé qu’il n’était pas question de logiciel open source, que la structure de son projet n’était pas transparente, rien n’était ouvert dans OpenLeaks. Tout était à l’opposé des valeurs et principes du CCC.

J’avais peut-être plus de capacités à exprimer mon malaise face à cette situation. J’ai fait une interview avec Der Spiegel [en]. Cela est inacceptable, c’est ce que j’ai dit. En même temps, j’ai aussi été surpris par la réaction des gens, le virer n’était pas mon idée mais c’est ce sur quoi nous sommes tombés d’accord à la fin, à l’unanimité.

Des gens voulaient lui donner une autre chance, ou attendre la fin du camp, en disant ne nous battons pas à minuit. Ne vous méprenez pas, je comprends l’envie de vouloir des relations harmonieuses mais pour avoir une cohérence dans nos processus et nos idées politiques, il est inévitable d’avoir des discussions qui peuvent fâcher. C’est beaucoup plus sain de dire les choses telles quelles sont. Le temps ne peut pas être toujours au beau fixe.

Des hackers affiliés au CCC ont été liés aux services secrets, certains ont même mal fini comme Karl Koch ou Tron [en]. On sait que le renseignement recrute des hackers, de leur plein gré ou non. Comment gérez-vous ces questions ?

Quand j’ai visité la première conférence de hackers aux États-Unis, j’ai été surpris de voir comment les services gouvernementaux venaient recruter de manière totalement ouverte sur place, à quel point c’était normal de travailler pour le gouvernement. Si votre système de valeur est basé sur votre niveau technique, votre employeur n’a pas d’importance. Mais s’il repose sur la liberté d’information, alors les services secrets représentent le contraire de ce en quoi vous croyez. Leur but est de garder l’information secrète.

J’ai été invité à une conférence à Washington appelée Open Source Intelligence, et j’y ai croisé des gens de l’ambassade d’Allemagne qui en fait venaient des bureaux des services secrets allemands. Je leur ai demandé ce qu’était cette culture du secret : ils me l’ont dit directement, « nous cherchons à ralentir les processus pour mieux les contrôler ».

Entre autres valeurs, les hackers, au sens du CCC, veulent donner à tout le monde le pouvoir de savoir ce qui se passe, afin de les aider à se décider en toute connaissance de cause. De ce point de vue, il n’est pas acceptable pour nos membres de travailler pour ces organismes.

Nous avons vécu des situations difficiles, avec Karl Koch, mais pas seulement : d’autres personnes ont travaillé pour le KGB. C’était la Guerre froide, les années 80, une période difficile avec des enquêtes de police, des fouilles, et entre nous également : à qui pouvions nous faire confiance ? Aujourd’hui, c’est une question d’argent et de carrière. Bien sûr il y a toujours de vrais espions, et puis les informateurs de base, mais ceux-là, on les repère facilement et on sait les gérer. Cependant, le plus problématique, ce sont les gens talentueux techniquement qui ne se soucient pas de savoir qui les paye pour bosser sur les infrastructures d’Internet ou l’interception de données.

L’argent a toujours été un argument et pas seulement chez les jeunes. Bien sûr, quand votre situation n’est pas stable financièrement vous pouvez céder plus facilement, cependant il faut construire une sorte d’immunité contre ça.

Comment construisez vous cette immunité ?

Karl Koch et Tron sont des exemples de figures connues qui sont morts pour ces raisons et ils servent donc d’exemples historique pour la jeune génération. C’est un savoir qu’on transmet. Certains sont venus nous voir en disant qu’ils avaient été piègés par des services secrets. Au début, ce sont des compagnies privées qui les contactent pour un job, et petit à petit il devient clair que le travail demandé est de moins en moins innocent.

Si on vous demande de venir travailler pour le gouvernement, ici, on vous enverra bouler. Mais si on vous appâte avec un challenge technique vous allez y aller. Ils font ça très bien. C’est comme l’histoire de la grenouille qui bout.

Économie, sciences, télécommunications, etc, le programme du dernier Chaos Communication Camp est un véritable programme politique. Les hackers ont-ils commencé à construire une réponse à la crise ? Croyez-vous en leur capacité à peser ?

D’un point de vue pratique, ces camps nous servent d’entrainement à la survie. Est-ce qu’on peut fournir de l’énergie, du réseau, du Club-Mate ?… Le premier camp nous a coûté très cher : nous n’avions pas prévu certaines choses essentielles au niveau des infrastructures, tel que vider les toilettes, ou avoir de l’eau chaude pour les douches.

Cette expérience peut être d’un intérêt vital dans d’autres circonstances : comment construire un réseau internet quand il n’y a aucune infrastructure à disposition par exemple. La scène hacker apporte sa compréhension de l’intérieur des technologies, avec sa façon de soulever les questions technique et politiques, et de se préparer à tout faire par soi-même. Ceeux qui sont déjà passés par là transmettent leur savoir aux autres, et les gens contribuent, participent à ce système ouvert. Je ne sais pas à quel point ce que nous faisons est super sérieux, mais au moins il y a de l’idée, et un état d’esprit.

Que pensez-vous du Parti Pirate ? 4 de leurs 15 élus au Parlement de Berlin sont membres du CCC, cela vous fait plaisir ?

(soupir) Disons-le ainsi : les partis politiques sont des formes d’organisation compliquées. En participant à ce processus, au moins ces cinquante dernières années, vous deviez être d’accord avec ce que la majorité avait décidé, même si vous aviez d’autres idées ou connaissances à ce sujet, d’où l’existence de micro-groupes au sein des grands partis. La démocratie a été définie différemment. Le Parti Pirate est l’occasion de sortir de ce processus. J’aime beaucoup l’idée, c’est sympathique.

Le plus intéressant est de voir combien les autres politiciens ont peur de cette nouvelle organisation. Ils essaient de s’impliquer dans ces questions autour de l’Internet, ils appellent des agences de communication, lisent les papiers du CCC, essaient de parler le même langage que la jeune génération. Les politiciens ne peuvent plus ignorer les jeunes, ce qu’ils ont fait pendant longtemps, de même qu’ils ne peuvent plus se contenter, pour parler des réseaux, d’agiter le spectre de la pornographie sur Internet.

Ils adoptent la “hugging strategy” (stratégie du bisous), du genre « on est copains avec vous » : ils ont essayé de nous inviter, mais nous gardons nos distances, même avec le Parti Pirate. Nous discutons avec tout le monde. C’est sympa le Parti Pirate et nous verrons comment ils évoluent. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils sont attentifs à se maintenir à l’écart des fonctionnements traditionnels.


Interview par Sabine Blanc et Ophelia Noor
Photos par Ophelia Noor [cc-by-nc-nd]

]]>
http://owni.fr/2011/11/03/30-ans-de-bidouille/feed/ 107
L’Afrique, berceau de la bidouille http://owni.fr/2011/10/11/lafrique-berceau-de-la-bidouille/ http://owni.fr/2011/10/11/lafrique-berceau-de-la-bidouille/#comments Tue, 11 Oct 2011 10:28:21 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=82154

[Tous les liens de cet article sont en anglais, sauf mention]

Même pas une dizaine : les hackerspaces, lieux de rencontre pour les hackers, ces gens qui font usage créatif des technologies, sont quasiment absents de l’Afrique. Ils fleurissent pourtant dans le reste du monde, dans les pays occidentaux, mais aussi en Amérique du Sud ou en Asie.

Une situation qui devrait vite évoluer, à en juger par le succès du dernier Maker Faire Africa, qui, sur le modèle de ses cousins occidentaux, a rassemblé la semaine dernière des centaines de makers (« faiseurs », adeptes du Do It Yourself ou DIY, « fais-le toi-même », communauté proche des hackers) de tout le continent au Caire, en Égypte. « Il y a eu un énorme enthousiasme, explique Emeka Okafor, un des organisateurs. Cela seul montre qu’il y a un appétit pour les hackerspaces et les makerspaces. »

Une effervescence qui augure de lendemains qui bricolent sur le continent, tant le terreau est fertile : sous-développement économique oblige, le DIY n’a rien d’une lubie pour geek embourgeoisé, c’est un passage obligé. « Ici en Afrique, les gens inventent vraiment et construisent des choses à partir de rien, analyse Tarek Ahmed, qui vient de créer Cairo Hacker Space. En Europe et aux USA, les hackers ont plus de chance, ils n’ont pas à se soucier de tout un tas de choses. »

Des hackers qui s’ignorent

Plusieurs facteurs expliquent une présence pour l’instant timide.

Hello Sabine I’ve got intermittent Internet.

C’est ce que m’a répondu Emeka à ma demande d’interview par Skype. Le succès du cyberactivisme dans les pays du Maghreb ne doit pas faire oublier la mauvaise qualité de la connexion. En clair, un hackerspace, c’est pour le moment un truc de « riche », en dépit d’atours souvent roots, esthétique du squatt et amour de la réparation : « Les hackerspaces sont un phénomène relativement nouveau qui tend à émerger dans des sociétés assez aisées avec un revenu au-dessus de la moyenne », précise Emeka Okafor.

« La réponse est simple, renchérit Tarek Ahmed, nous ne savons pas ce que c’est ! Et en fait, je trouve ici en Égypte des hackers et des hackerspaces qui ne savent pas qu’ils le sont. »

« Nous cherchons toujours des fonds pour passer les prochaines années, poursuit Bosun Tijani, fondateur du Nigeria HUB – Co-creation Hub. Un hackerspace est difficile à gérer comme une entité purement commerciale, ceuxs que tu trouves en Afrique sont conduites comme des entreprises sociales et non profit. Attirer des fonds est difficile et nécessite une bonne compréhension de sources de financement, et du modèle de l’entreprise sociale, mais les meilleurs cas pratiques surgissent en Afrique. Il y en aura donc de plus en plus. »

« Dans tout endroit où il y a du sous-emploi, les gens pensent peut-être automatiquement que ce sera un challenge de commencer une organisation qui a des dépenses mensuelles fixes (loyer, électricité, Internet) », poursuit Mitch Altman. De fait, il est déjà énergivore, coûteux et parfois stigmatisant de monter un hackerspace dans des démocraties.

Et côté stigmatisation, ce qui est vrai en Europe ou aux États-Unis l’est aussi ici sur ce continent connu pour ses dictatures et régimes autoritaires. « Certainement, quand les gens craignent leur gouvernement, cela rend les gens prudents sur le fait d’être vus comme appartenant à un groupe qui fait ensemble des projets créatifs », avance Mitch Altman. Et ce ne sont pas les petits gars de Telecomix qui diront le contraire : Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte en savent quelque chose.

Que mille hackerspaces fleurissent

L’obstacle économique n’en est pas un pour Mitch Altman : « ce que les gens commencent à réaliser partout dans le monde, c’est que dans les pays pauvres, les dépenses mensuelles sont faibles, et donc commencer un hackerspace est en réalité plus facile dans les zones pauvres. C’est pourquoi en ce moment, il y a un fort intérêt. Depuis que nous avons programmé notre voyage, il y a moins d’un mois, de nombreuses personnes m’ont contacté en disant qu’ils voulaient commencer un hackerspace en Afrique. » Un point de vue que Tarek Ahmed corrobore :

Nous avons plus que tout autre besoin de hackerspaces car c’est parfait pour des pays qui ont des problèmes économiques.

Hackerspaces

Et si les espaces sont faciles à monter, la dynamique devrait s’enclencher : « L‘accès et les espaces collaboratifs communautaires sont la clé pour que les hackerspaces se développent », estime Emeka Okafor. « Face au challenge, des gens créatifs et qui réfléchissent se rapprochent pour accepter le défi, rajoute Mitch Altman. Quand l’opportunité existe de se rassembler dans des communautés qui apportent du soutien, ces gens voient qu’ils peuvent aider, et sont enclins à aider. Les hackers du monde entier, y compris dans des pays où les leaders autoritaires perdent leur capacité à se faire obéir, trouvent des façons de se rassembler pour maintenir la communication quand les chefs coupent les infrastructures. Cette manière de se rassembler tend à consolider la communauté, et ainsi la scène hacker va croître vite dans des pays comme l’Égypte et partout dans ce Printemps arabe. »

Pour un hack pragmatique

Moins exalté, Bosun Tijani, souligne surtout que les hackerspaces où se développent des solutions à des problèmes concrets, quitte à recadrer les rêveurs :

Nous avons beaucoup de hackers ici qui réinventent la roue, notre façon de les encourager consiste à les amener à se centrer sur des problèmes réels et la meilleure façon, c’est de les mettre avec des gens qui comprennent les problèmes réels, c’est notre raison d’être. L’intérêt pour les hackerspaces croîtra en continuant de démontrer le bien qu’ils peuvent apporter à l’Afrique. Nous devons cultiver la culture de l’utilisation des connaissances dans le cadre de problèmes locaux et les hackerspaces encouragent l’application des connaissances et de nouvelles façons de résoudre des problèmes.

Et de citer des projets tels que www.ideas2020.com. Sur cette plate-forme de crowdsourcing, les citoyens déposent leurs idées pour “The Vision: By 2020″, qui entend faire du Nigéria une des vingt puissances mondiales d’ici 2020.

« Pour que les hackerspaces s’enracinent en Afrique, des raisons convaincantes comme l’utilité et la pertinence concrète doivent faire partie de l’équation, leur but en moyenne aura besoin d’être plus pragmatique, poursuit Emeka Okafor. Il y a une chance que les gens que nous voyons à Afrilabs ((un réseau d’incubateurs de technologie) propageront les hackerspaces, à travers leur implication dans le hardware open source. »

L'Egg Bot par Evil Mad Scientist

Un côté pratico-pratique qui explique sans doute que les rares hackerspaces listés sont en fait plutôt des espaces de co-working, en phase avec le monde « réel », entreprise compris, et ne se nomment pas des hackerspaces. C’est le cas du Nigeria HUB – Co-creation Hub.  S’il porte ce nom, ce n’est pas pour éviter de faire fuir les gens avec le terme « hacker », comme l’explique Bosun Tijani :

« Hackerspace désigne plus pour nous un espace pour les geeks et le nôtre porte davantage sur la façon dont les Nigériens peuvent co-créer des solutions aux problèmes sociaux en utilisant la technologie. Donc l’accent est davantage sur les problèmes qui sont abordés, l’intelligence collective des gens, puis la technologie comme un outil. Nous croyons que mettre l’accent sur les problèmes et les besoins nous aidera à créer des outils technologiques qui peuvent servir pour des problèmes réels et aussi promouvoir le pouvoir de la technologie, sinon le hack n’est pas fini. Donc HUB – Co-creation Hub n’est pas uniquement pour les geeks et les ingénieurs mais aussi pour les entrepreneurs, les professeurs, les docteurs, les investisseurs, et toute personne intéressée par la façon dont la technologie peut aider ou fournir des idées sur l’utilisation potentielle pour traiter des problèmes sociaux. »

Pays du Printemps arabe, Kenya, Nigeria…

Outre les pays du Printemps arabe, Emeka Okafor voit aussi un fort potentiel dans des pays d’Afrique subsaharienne, comme le Nigeria, le Kenya, le Ghana, la Côte d’Ivoire et l’Ouganda : « ils sont jeunes, enthousiastes, curieux de technologie et relativement libres. » On parie en particulier sur le Kenya [fr], en plein boom technologique, contrairement à ce que nos clichés d’Occidentaux nous font croire. C’est ici qu’a été développée Ushaidi, plate-forme de suivi de crise.

Emeka Okafor affirme aussi sa foi en l’individu plutôt que dans les gouvernements, « trop lents », ou des individus réunis dans des projets via Kickstarter par exemple. Et lorsqu’il affirme que des gens comme Jean Katambayi Mukendi vont prospérer dans les hackerspaces, on le croit sur parole, d’un œil sur la bio de ce jeune plasticien congolais : « Passionné par la technique, la mécanique, la géométrie, et surtout l’électricité, il réalise ses premiers travaux à partir de l’adolescence et expose dans son pays à partir de 1990. L’électricité se présente comme un axe central, philosophique, technique, politique, illustrant les difficultés que l’Afrique connaît en ordre général. Jean Katambayi réfléchit les problèmes de société à travers cet angle, rappelant que chaque individu manipule régulièrement les dispositifs, non sans danger, pour obtenir lumière, chaleur, télévision, etc. Le rapport étroit de celui-ci avec le système électrique, s’annonce comme l’inverse des pays développés ; un lien plus que direct et néanmoins extrêmement précaire. »

Grâce au réseau mondial, l’aide viendra aussi des pays occidentaux, à l’image de Mitch Altman et Bilal Ghalib (de All Hands Active hackerspace à Ann Arbor, MI), qui ont lancé avec succès une campagne de dons qui leur a permis de venir jouer les Père Noël :

« Nous sommes là pour partager notre longue expérience avec toute personne qui souhaite monter un hackerspace dans sa ville.  Un grand bénéfice de la campagne Kickstarter a été de répandre l’appel. Avant MFA, nous avons organisé deux rencontres sur les hackerspaces, pour préparer les gens à monter et rejoindre un hackerspaces. Et il y en aura deux autres avant que nous partions. J’ai enseigné à environ 300 personnes à souder (moi-même) durant un atelier qui a duré trois jours, avec des kits et des fers à souder achetés avec l’argent des dons.  Le nouveau hackerspace du Caire a assemblé la MakerBot, donnée par MakerBot Industries, ainsi que l’Egg-Bot, donnée par Evil Mad Scientist — et ils ont fait des ateliers d’impression 3D. Minal a donné des ateliers de fabric painting. Bilal a donné plusieurs ateliers Arduino avec des Arduino donnés par un nouveau magasin local d’électronique, Future-Electronics. »

Et on est tenté de donner raison à son enthousiasme à la lecture de ces quelques mots de Tarek Ahmed :

Nos grands-parents ont construit de grandes choses comme les pyramides, puis tout a stoppé. Mais nous ramènerons la grandeur en Égypte.


Photos de Makerfaire Cairo par Mitch Altman [cc-by-sa]
Illustrations officielles du festival disponible sur http://makerfaireafrica.com

]]>
http://owni.fr/2011/10/11/lafrique-berceau-de-la-bidouille/feed/ 4