OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Thanatopraxie urbaine: y a-t-il une ville après la mort ? http://owni.fr/2011/06/09/thanatopraxie-urbaine-y-a-t-il-une-ville-apres-la-mort/ http://owni.fr/2011/06/09/thanatopraxie-urbaine-y-a-t-il-une-ville-apres-la-mort/#comments Thu, 09 Jun 2011 08:17:45 +0000 Philippe Gargov http://owni.fr/?p=66983

C'est mémé. N'oublie pas de prendre du pain dans cette boulangerie, il est très bon.

Et si les morts contribuaient à redonner vie à nos sociabilités urbaines ? La proposition peut paraître étrange, j’en conviens… Et pourtant, l’idée semble répondre avec une certaine pertinence à quelques enjeux majeurs de la ville hybride, et notamment à la question qui nous anime tous : comment recréer du lien social (en particulier intergénérationnel) dans la ville moderne ?

Ma proposition, que je vais tenter d’expliciter après l’avoir brièvement exposée ici, consiste à croiser la quête de « l’immortalité numérique » (cf. transhumanisme) aux fameuses folksotopies conceptualisées sur ce blog (= contributions géolocalisées contribuant à étoffer la « mémoire » subjective rattachée à un lieu).

Et parce que les néologismes sont toujours utiles pour rendre compte de ces concepts encore flous, j’ai baptisé « thanathopraxie urbaine » cette invitation à repeupler la ville de nos ancêtres d’outre-tombe (c’est un presque-néologisme, en réalité). Vous voulez en savoir plus ?

Des faire-part de décès affichés aux côtés de pub auto

Tout est né d’une visite en Bulgarie à l’automne dernier. Comme je l’avais raconté ici, j’avais été marqué (pour ne pas dire traumatisé) par la coutume de mes compatriotes à afficher les faire-part de décès dans la rue, au vu et au su de tous. Notez bien : il ne s’agit pas de localiser les faire-part sur des panneaux réservés à cet effet (souvent sur les places de villages ou à proximité de lieux de culte, comme ici en Crète), mais bel et bien d’afficher les nécrologies un peu partout dans la ville : sur les portes, les poteaux électriques, les arbres, j’en passe et des meilleurs. Étranges images, où les photos des morts se battent en duel avec des pubs automobiles…

Seulement voilà : passé ce premier sentiment de malaise, on se rend progressivement compte que ces fantômes urbains témoignent surtout d’un attachement encore vivace aux sociabilités de voisinage, essentielles dans la Bulgarie post-soviétique (qui n’avait pas que des défauts, faut-il le rappeler). Autrement dit, la publicisation des morts dans la ville participe à la consolidation du lien social…

Le transhumanisme à la rescousse

Voilà pour le point de départ de ma réflexion. Vous me direz, une coutume ancestrale et pas forcément très fun, ça ne fait pas une innovation urbaine. Mais associez-la à une forte tendance émergente de la nébuleuse digitale, et l’idée prend une nouvelle envergure. C’est donc là qu’intervient la philosophie transhumaniste, en particulier son regard sur l’immortalité :

Un transhumain serait un homme-plus [H+], un homme qui, fort de ses capacités augmentées par les évolutions techniques et scientifiques brave les contraintes naturelles, allant jusqu’à braver la mort.

C’est en particulier cette réflexion d’Antonio Casilli qui m’a fait réfléchir :

Il y a une relation de correspondance très forte dans la tradition transhumaniste entre l’idée de vivre éternellement [par la cryogénisation] et l’idée de vivre en tant qu’alter-ego numérique [« fantasme de l'avatarisation » selon la journaliste]. Parce que, à un moment historique, dans les années 1990 il y a eu cette confluence, cette fixation entre deux thématiques, grâce à cette idée de l’uploading, du téléchargement du corps et de sa modélisation 3D. Même si c’était un mythe, le fait de vivre éternellement en tant qu’être virtuel était présenté comme la démarche à la portée de tout le monde parce que se connecter à Internet était à la portée de tout le monde.

Concrètement, sur quoi s’appuie cette bravade de la mort ? Un autre article pioché dans cet excellent dossier sur la mort numérique nous en donne la réponse :

Et si à notre mort, cette gigantesque base de données pouvait continuer à vivre de manière autonome ? C’est en tout cas l’ambition de Gordon Bell. Il entrevoit un futur dans lequel longtemps après notre mort nos arrières-petits-enfants pourraient interagir avec notre double virtuel. Un avatar à notre image, qui puiserait dans les centaines de millions d’informations collectées tout au long de notre vie pour adopter nos tics de langage, nos intonations, notre caractère… Ces doubles seraient alors capables de singer notre manière de nous exprimer, pour raconter à notre place les évènements clés de notre vie.

[Bonus : une première ébauche de réflexion sur « l'immortalité Facebook » à lire en conclusion de ce billet.]

Naturellement, le croisement de ces deux réflexions conduit à s’interroger : à quoi ressemblerait une ‘avatarisation’ des morts dans l’espace public de la cité ? En d’autres termes, il s’agit d’imaginer une version numérique et interactive des austères faire-part balkaniques…

Restituer la mémoire des défunts

Il existe déjà des ébauches de services permettant de « faire vivre » les morts sur la toile, tels que 1000memories [en] qui propose aux utilisateurs de poster photos ou pensées sur le profil de la personne décédée. Même s’il ne s’agit ici que de « fleurir » une tombe numérique (avec des « fleurs » certes très personnelles), l’idée est bien de mettre en scène la mémoire intime ; une première ébauche de l’avatarisation ?

Mieux encore, certaines tombes japonaises se sont vues « augmentées » d’un QR Code permettant « d’accéder à la biographie et des photos de la personne », comme me le signalait Émile en commentaire.

On retrouve dans ces questions mémorielles une idée similaire à celle qui structure le concept des folksotopies, cette « mémoire des lieux » dont je vous parlais l’hiver dernier. Pour rappel :

On pourrait ainsi imaginer un nouveau type de mobilier urbain dédié aux folksotopies, qui traduirait in situ la teneur qualitative et quantitative des contributions (un jeu de couleurs, de sons ou de lumières ?) [...] Il s’agira d’introduire dans nos rues de nouveaux objets (ou d’en détourner d’anciens) qui pourraient donc faire office de « feux de camp » mémoriels.

Si j’avais d’abord imaginé ces objets urbains pour la mémoire des vivants, rien n’empêche de leur faire restituer la mémoire des morts… !

Il s’agirait donc d’imaginer des objets ou des services urbains permettant de mettre en scène, dans l’espace public de la cité, la mémoire de ces morts – voire carrément leurs avatars autonomes quand la technologie le permettra. Je vous laisse imaginer le potentiel de telles interfaces, notamment en termes de sociabilité…

Quelques exemples basiques : on pourrait imaginer que des habitués du quartier partagent des récits de vie ou des souvenirs à propos d’un lieu (anecdotes, historique, etc.), qu’ils donnent des conseils (guider les touristes avec des informations subjectives, partager des recettes de grand-mère ou pourquoi pas aider les enfants à faire leurs devoirs !)… et ce ne sont ici que des propositions ultra-basiques. Avouez que c’est quand même plus sexy que le traditionnel et dépressif monument aux morts des places de village !

C’est d’ailleurs un exercice de créativité que j’avais proposé à une dizaine d’étudiantes de SciencePo Rennes (et qui avaient relevé le défi avec brio). Certaines avaient par exemple proposé une application ludique de « point de paradis » (= gagner sa place au Paradis en priant pour les avatars des morts), d’autres un service touristique de géocontextualisation des morts (proches ou célébrités). Et encore, je vous le fais en résumé, mais il y avait des idées complètement folles intégrées à chaque service imaginé.

Mais attention, l’idée n’est pas juste de « s’amuser » avec la mémoire des morts sans que cela n’ait de réel impact sur les pratiques urbaines des vivants… !

R.I.P. I.R.L. [Rest In Peace In Real Life]

Et c’est là qu’intervient le néologisme tant attendu. En effet, si l’on souhaite apporter une véritable valeur ajoutée à l’avatarisation des morts, il me semble nécessaire de sortir d’une logique égocentrée comme c’est le cas dans la vision transhumaniste (= objectif personnel de faire vivre son propre personnage à travers un avatar ; c’est un peu nombriliste, vous en conviendrez). À l’opposé, il s’agira de mettre les morts « à disposition » des vivants.

Pour cela, il convient de rendre les avatars des morts « présentables » ; pas pour leur bon plaisir, mais afin de les rendre utiles aux utilisateurs qui souhaiteraient entrer en interaction avec leurs « mémoires ». Autrement dit, il s’agira de les rendre opérants et « interactivationnables ».

Dans la vie réelle, c’est justement le rôle de la thanatopraxie (aka l’embaumement), d’où le choix de ce terme comme analogie pour expliciter le sujet du jour (merci à Joël G. qui m’a soufflé cette idée brillante !).

La définition originale nous apprend ainsi :

La thanatopraxie est le terme qui désigne l’art, la science ou les techniques modernes permettant de préserver des corps de défunts humains de la décomposition naturelle, de les présenter avec l’apparence de la vie pour les funérailles et d’assurer la destruction d’un maximum d’infections et micro-organismes pathologiques contenus dans le corps des défunts.

Par analogie, on retiendra donc qu’il s’agit :

  • de préserver des corps de défunts humains de la décomposition naturelle <=> de préserver les données numériques des morts de la « décomposition » naturelle, en particulier liée aux défections de matériel (un disque dur qui rend l’âme, par exemple). Ce n’est pas l’avatar du mort qui risque de mourir, mais bien les serveurs-cercueils qui l’accueillent à cause de leur obsolescence accélérée. Il s’agira aussi de les protéger des virus et hackings potentiels, bien que je trouve au contraire l’idée réjouissante (mais les descendants peut-être moins, puisqu’il s’agit techniquement de dégradation de tombe… )
  • de les présenter avec l’apparence de la vie pour les funérailles <=> de les présenter de sorte à les rendre interactifs et opérants, afin qu’ils répondent aux besoins urbains de leur époque. Cela exige d’y intégrer des algorithmes permettant de « diriger » les avatars des morts en réponse à la mission qui leur est confiée (aider les touristes à trouver leur chemin, par exemple).
  • et d’assurer la destruction d’un maximum d’infections et micro-organismes pathologiques <=> et d’assurer la destruction d’un maximum de « zones d’ombre » qui desserviraient l’image du mort auprès des vivants venus le manipuler. C’est là un point plus douteux, dont il convient à mon avis de débattre. Devrait-on nécessairement ne présenter que de « bons » morts dans la perspective d’une thanatopraxie urbaine ?

Évidemment, se pose finalement la question de fond de ce sujet : les morts pourront-ils refuser d’être manipulés par leurs successeurs citadins ? Existe-t-il un « droit à l’oubli » pour les morts numériques ? Quelles sont les conditions pour reposer en paix dans la vie réelle (RIP IRL, marque déposée) ? Ne serait-il pas pertinent, par exemple, de créer un statut permettant de « donner ses datas à la ville » comme on donne son corps à la science ?

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Je m’arrête ici pour aujourd’hui… mais j’y reviendrai prochainement tant les idées fusent ! Si vous partagez mon enthousiasme, n’hésitez pas à décrire vos idées de services/objets/autres en commentaires ! Si vous êtes designer/artiste, votre patte graphique m’intéresse aussi… Je n’ai pas ce talent, et vous savez comme moi que « le poids des mots, le choc des images… »

Et si vraiment le concept vous motive, j’essayerai d’organiser un petit apéro-atelier créatif… peut-être à Père Lachaise quand les beaux jours reviendront ? :-)

À vos commentaires !

Billet initialement publié sur [pop-up urbain]

Photo Flickr AttributionNoncommercial an untrained eye

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Même pas mort dans ma deuxième vie numérique ! http://owni.fr/2011/02/14/meme-pas-mort-dans-ma-deuxieme-vie-numerique/ http://owni.fr/2011/02/14/meme-pas-mort-dans-ma-deuxieme-vie-numerique/#comments Mon, 14 Feb 2011 16:36:19 +0000 Capucine Cousin et Jean-Christophe Féraud http://owni.fr/?p=46636 Avez-vous déjà songé à ce que deviendront vos mails, vos tweets, votre page Facebook ou votre blog une fois passé à trépas ? Le fantôme de votre double numérique hantera-t-il pour toujours le cyberespace à coup de posts automatiques  et de “c’est votre anniversaire” sur le “Social Network”? Votre compte Twitter continuera-t-il à vivre alimenté par des posts en 140 signes robotisés ou sera-t-il usurpé par un proche ou un inconnu entretenant l’illusion pour vos 4000 followers ?

Sans y penser, vous semez chaque jour, à chaque heure, parfois à chaque minute les traces de votre existence et de vos pensées  sur les dizaines de milliers de serveurs qui font battre le coeur du Réseau. Et vous vous assurez ainsi une postérité numérique, une forme d’immortalité sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Demain, à partir de cet ADN digital, vos descendants pourront peut-être recréer votre personnalité sous la forme d’un avatar “3D” doté d’une intelligence artificielle avec qui ils pourront conserver : “Dis c’était comment cher Aïeul au début du XXIème siécle ? Et qui était cette femme que tu as tant aimé ?”… Encore plus fou, n’avez-vous jamais rêvé (ou cauchemardé) de renaître à la vie par la grâce d’une manipulation de votre ADN biologique, cette fois, cloné par quelque savant fou qui donnerait naissance à un Golem de chair, un deuxième vous-même ? Et si d’aventure il était possible un jour de “sauvegarder” votre conscience, ce pur esprit que les croyants appellent l’âme, pour la télécharger sur un disque dur et ressusciter des morts tel Lazare sous la forme d’un homme-machine que l’on appelle Cyborg ?

#JESUISMORT

Le sujet est troublant, dérangeant. Pourtant, il faudra bien se pencher dessus, alors qu’un business commence à émerger autour de la gestion de votre vie numérique, de l’archivage de votre vie numérique, avec notamment le projet Total Recallil en était question au cours de la soirée #jesuismort , organisée mardi à La Cantine par nos amis de L’Atelier des Médias de RFI, Silicon Maniacs et Owni (retrouverez la vidéo à la fin de ce billet). Une soirée-débat particulière, avec des invités étranges (entre autres un président de l’Association Française Transhumaniste, un membre de la Singularity University…) où l’on a beaucoup causé immortalité et transhumanisme, cette mouvance culturelle qui prône l’usage des sciences et des techniques pour améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. ourdi par un Docteur de Mabuse de Microsoft. Votre vie numérisée pour l’éternité, l’immortalité digitale, la transcendance de l’humanité et son “augmentation” par la machine…Justement,

Un truc de doux de dingues ? Pas si sûr quand Eric Schmidt de Google s’y met et déclare : “Ce que nous essayons de faire c’est de construire une humanité augmentée, nous construisons des machines pour aider les gens à faire mieux les choses qu’ils n’arrivent pas à faire bien”…

Au lendemain de la soirée #Jesuismort, nous avons donc décidé d’écrire ce billet à quatre mains avec ma collègue blogueuse et journaliste Capucine Cousin et de l’accueillir sur nos blogs respectifs (vive les billets co-brandés ;). Alors suivez le guide, continuons donc notre voyage dans les limbes de la post-humanité numérique…

Cimetière Virtuel

Nos traces numériques esquissent déjà des prémices à notre postérité digitale. Vous êtes peut-être déjà tombés, au gré de vos pérégrinations sur Facebook, sur des pages de personnes décédées. Capucine a déjà  atterri par hasard sur la page Facebook du frère d’un ami, disparu en mer. Son wall était resté ouvert, en accès libre, ses amis et sa famille continuaient à y déposer des messages d’hommage post-mortem. J’ai connu la même expérience suite à la mort soudaine d’un vieil ami journaliste…et lorsque la petite fille d’un autre ami a été emportée si jeune par la maladie. Sa famille, ses proches, ses amis d’école lui ont continué à lui parler pendant des mois comme à un ange présent derrière l’écran, lui érigeant un mausolée presque gai de photos, petits mots,  fleurs et dessins….Un besoin troublant, émouvant, déchirant d’entretenir la mémoire vieux comme l’humanité : Facebook est-il en train de devenir le premier cimetière virtuel global ?

La question est posée. Justement, mardi soir à #Jesuismort, Tristan-Mendès France, un temps assistant parlementaire, maintenant blogueur, documentariste et chargé de cours au Celsa, nous a longuement parlé de cela – ces rites funéraires qui commencent à se développer dans des mondes virtuels. La première fois, que cela s’est produit, dit-on, c’était dans le jeu en réseau “Word of Warcraft” en 2005 : suite au décès d’une gameuse, une véritable veillée a été organisé dans le monde de Warcraft pour lui rendre hommage…

Pour Tristan, c’est sûr, Facebook devient aussi un lieu de sépulture et de culte post-mortem qui compterait 5 millions de morts sur 600 millions de vivants: des profils de personnes décédées, laissés ouverts, volontairement ou pas, par les familles… Et de fait, c’est un peu affolant, mais rien n’a été prévu par les Facebook, Twitter, LinkedIn et les autres réseaux sociaux pour supprimer le profil d’une personne décédée ! Idem pour les plateformes de blogs, les moteurs de recherche…

Au niveau juridique, c’est la jungle. Au point que quelques sociétés imaginent déjà sûrement des solutions de marchandisation post-mortem. Imaginez : bientôt, à défaut d’être immortel physiquement, vous pourrez sans doute vous acheter une immortalité digitale, garder une présence en ligne, sous la forme d’une concession virtuelle éternelle ou réduite à 20, 30 ou 50 ans…

Parallèlement, des futurologues, gourous du transhumanisme, tels Raymond Kuzweil, Aubrey de Grey, et autres doux dingues le jurent: la mort est un phénomène dont on peut guérir. Certains prédisent l’immortalité dans 15 ou 20 ans grâce au séquençage du génome humain, entre autres évolutions technologiques. Lisez plutôt le Manifeste des Extropiens, une nouvelle religion conceptualisée par le bon docteur Max More http://www.maxmore.com/:

Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement de la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités intellectuelles et physiques, et à nous développer émotionnellement. Nous voyons l’humanité comme une phase de transition dans le développement évolutionnaire de l’intelligence. Nous défendons l’usage de la science pour accélérer notre passage d’une condition humaine à une condition transhumaine, ou posthumaine. Comme l’a dit le physicien Freeman Dyson, ‘l’humanité me semble un magnifique commencement, mais pas le dernier mot

(Introduction à “Principes extropiens” 3.0).

Un délire de l’humain parfait flirtant dangereusement avec l’eugénisme et l’homme nouveau national socialiste qui a abondamment inspiré la Science-Fiction d’avant et d’après guerre, du “Big Brother” d’Orwell au “Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Et que l’on a vu recyclé dans plusieurs films, notamment « Bienvenue à Gattaca » où des  jeunes gens au patrimoine génétique parfaits étaient programmés pour partir à la conquête de l’espace…Pour mémoire, voyez plutôt ce petit extrait :

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Etranges Concepts

C’est là, que défilent d’étranges concepts survolés lors de la soirée #Jesuismort. On a brièvement parlé de cryogénisation”uploading de l’esprit” ou comment transférer  le contenu d’un cerveau sur disque dur, en l’ayant préalablement numérisé. Un ordinateur pourrait alors reconstituer l’esprit par la simulation de son fonctionnement, sans que l’on ne puisse distinguer un cerveau biologique «réel » d’un cerveau simulé…Totalement naïf et délirant vous diront tous les neurologues vu la Terra Incognita que reste notre cortex pour la science. Le concept apparaît pourtant dans “Matrix” et ses suites, mais aussi dans “La Possibilité d’une Ile” de Michel Houellebecq, où le “mind uploading” est évoqué comme un composant de la technique permettant de vivre, jeune, plusieurs vies successives avec un corps et un esprit identiques. De vaincre enfin l’obsolescence de l’humanité

Les tenants du transhumanisme y croient dur comme fer: en plein débat sur la réforme de la loi sur la bioéthique (le texte est en débat au Parlement en ce moment), ils ne jurent que par les propositions « technoprogressistes ». Comme par exemple, « autoriser le libre choix de la gestion pour autrui, notamment dans le cas des mères porteuses », expliquait mardi soir Marc Roux, étrange président de l’Association Française Transhumaniste. Pour lui, c’est simple, « le législateur est très en retard sur ces sujets ».

Ces délires scientistes autour du transhumanisme se concrétisent déjà. Vous voulez  savoir si d’aventure vous n’avez pas quelques prédispositions pour avoir un cancer ou la maladie d’Alzheimer ? Si votre enfant potentiel à venir aura un QI de 150 et les yeux bleus ? Une kyrielle de start-ups pullulent sur le Net, et vous proposent déjà d’analyser votre ADN, telle 23AndMe (oh tiens donc, fondée par l’épouse de Sergey Brin, un des fondateurs de Google…on y reviendra), d’explorer votre patrimoine génétique, ou plus prosaïquement de faire un test de paternité. Quitte à conserver dans leurs bases de données ces précieuses données très intimes vous concernant… au risque de les revendre dans quelques années.

J’ai vu tant de chose que vous humains ne pourrez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannahauser.Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie…

déclamait Roy, le répliquant de “Blade Runner dans la scène finale du film de Ridley Scott.

Comme nous pauvres mortels, il avait peur de tirer sa révérence sans laisser trace de son existence terrestre. Il se trompait. Demain, rien ne se perdra totalement dans l’oubli. La mémoire du réseau est éternelle. Demain, une bonne partie de ce que nous avons été perdurera pour des siècles et des siécles sous une forme immatérielle ou une autre

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La science-fiction en voie de disparition? http://owni.fr/2011/01/12/la-science-fiction-en-voie-de-disparition/ http://owni.fr/2011/01/12/la-science-fiction-en-voie-de-disparition/#comments Wed, 12 Jan 2011 09:21:15 +0000 Capucine Cousin http://owni.fr/?p=41967 J’y ai passé près de 3 heures dimanche matin, j’en ai pris plein les yeux; Tous ces personnages, ces images me renvoyaient à mon enfance… ma culture SF en quelque sorte – accumulée dans les bouquins, séries et films. Il faut absolument courir voir l’expo “Sciences & fiction”, qui se tient en ce moment à la Cité des Sciences. Comme souvent à La Villette, l’expo est d’une richesse inouïe, autant scientifique que culturelle.

La boutique de produits dérivés, à quelques pas de l’expo, vaut aussi le détour: mugs Star Wars, sabre laser grandeur nature (déboursez 150 €), DVD, BD, et même affiche de Star Wars en effet 3D…

C’est assez touchant, car notre culture SF rejoint forcément notre culture geek: quel techie n’est pas fan de Star Wars, ne voue pas un culte absolu à Blade Runner, Terminator ou encore Minority Report ?

Un couloir pédagogique impressionnant, où j’ai de nouveau 12 ans, des étoiles plein les yeux: entre ces exemplaires de livres de Mary Shelley, Edgar Poe et Jules Verne, qui ont été les premiers auteurs à s’emparer de la science comme support à des récits réalistes, les premiers films de science-fiction qui tournent en boucle (Voyage dans la Lune de Méliès en 1902, La femme dans la lune de Fritz Lang, 1919, Métropolis de Fritz Lang, 1929…), la culture SF a été jalonnée de plusieurs œuvres fondatrices… jusqu’aux premiers pas d’Armstrong sur la lune, où tout devenait possible. Pour Isaac Asimov, la SF est

la branche de la littérature qui se soucie des réponses de l’être humain aux progrès de la science et de la technologie.

Elle tient autant du divertissement, qui nous permet de nous évader, de rêver, que du récit d’anticipation, avec en creux une réflexion sur l’avenir de l’humanité (rien que cela…).

Une culture SF nourrie, donc, par une pléiade de livres anciens, mais aussi, véritables jalons pour une culture de fan, d’affiches, et des premiers produits dérivés et premières revues – les pulps, dont Science Wonder Stories, revue où apparaît pour la première fois le terme “science-fiction”, en 1929.

Le cinéma hollywoodien s’est emparé à merveille de la culture SF. Au fil des couloirs que l’on parcourt, on prend conscience de ces films et sagas (intergalactiques) qui ont nourri un imaginaire collectif, ont façonné notre univers mental. Les combinaisons et les robots conçus pour le cinéma s’alignent dans les couloirs, alors que des extraits des films-cultes tournent en boucle. Ils sont tous devenus cultes, font partie de la culture SF de l’honnête homme du XXIème siècle: Star Wars, la Planète des singes, Star Trek, Terminator

Culture SF muséifiée

Est-ce que la culture SF parvient encore se renouveler, alors que ce qu’elle préfigurait – l’ère du numérique, des mondes virtuels, des nanotechnologies, des robots – se concrétise plus vite que l’on aurait pu le croire ? Il semblerait bien que la vraie culture SF soit en train de s’éteindre. Et que cette gigantesque expo, qui présente manuscrits, romans, pulps, storyboards (celui de Star Wars a déjà une valeur historique), extraits de films en pagaille, et vaisseaux grandeur nature retracent une culture SF (déjà) muséifiée, en voie d’extinction.

Expo_SF_La_Vilette_008.jpg

Provoc’ de ma part, vu le succès gigantesque qu’a rencontré en 2010 Avatar, incarnation d’une nouvelle génération de films de SF en 3D ? Par vraiment. Si on regarde la chronologie des films de science-fiction, la production hollywoodienne de ce genre en devenir connaît un pic dans les années 60-70, grâce à ce bon vieux Neil Armstrong qui en a fait rêver plus d’un en foulant de quelques pas sur la Lune – et surtout à la Guerre Froide, où les extraterrestres et autres petits hommes verts menaçants permettaient de symboliser l’Ennemi, l’hydre communiste…

Années 80-90 : sortie de sagas comme Star Wars, Terminator, Star Trek, Alien… Des films d’actions hollywoodiens certes, mais où s’entremêlent récits d’anticipation, une réelle réflexion sur notre avenir, les enjeux environnementaux et humains.

Philip K. Dick, génial inspirateur de scénarios hollywoodiens

Dans cette même période sortent trois films cultes pour moi (mais pas que ;): Blade Runner de Ridley Scott, sombre film où Harisson Ford incarne un flic face à des androïdes / répliquants qui semblent de plus en plus humains… Et qui sait, peuvent mimer manifester des émotions.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Mais aussi Total Recall de Paul Verhoeven, et Minority Report de Steven Spielberg (en 2002, certes). Leur point commun: tous trois sont tirés de romans de Philip K. Dick. Seulement voilà, le maître des récits d’anticipation est décédé en 1982 – une source d’inspiration non négligeable pour l’industrie du cinéma s’est alors tarie.

Les films qui s’ensuivent sont plutôt des dérivés de SF : des space operas tirés de Star Wars. Mais aussi des récits d’heroic fantasy, films à grand spectacle pour enfants qui sortent souvent lors des fêtes de fin d’année – tels Le seigneur des anneaux ou Les contes de Narnia.

La culture SF condamnée ?

Les derniers films dans le sillage de la culture SF d’anticipation: Minority Report donc, qui anticipait plusieurs innovations technologiques qui commencent à s’inscrire dans notre quotidien – Steven Spielberg s’était d’ailleurs entouré de scientifiques du MIT entre autres.

Mais aussi le très sous-estimé Starship Troopers de Paul Verhoeven (1997): il y dénonce avec une ironie subtile une société dirigée par des militaires, et une diffusion en masse de la propagande par les médias: le film, d’avant-garde, qui sort à peine quelques années après la Guerre du Golfe, et coïncide avec l’arrivée du phénomène de l’internet dans les foyers, et injustement décrié par la presse US.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ou encore la trilogie Matrix, entamée par les frères Washowski en 1999 – alors que le grand public commençait à s’emparer de l’univers du Net et des réseaux virtuels.

Les derniers en date ? 2012, qui tient plutôt du film-catastrophe (et blockbuster, avec plus de 225 millions de dollars de recettes), carrément épinglé par la Nasa comme “pire film de science-fiction” d’un point de vue scientifique… Laquelle a dû ouvrir un site pour contrebalancer les contre-vérités qu’il véhiculait !

Inception, certes gros succès outre-Atlantique, relevait plutôt du film complexe que du film qui nous projetait vers le futur. Avatar a avant tout installé la 3D sur le grand écran… Mais repose sur un scénario gentillet et écolo.

Comme me le signale @tiot en commentaire, il y a eu aussi le surprenant District 9 (qui avait pour particularité de se dérouler en Afrique du Sud), et surtout Moon, un Ovni cinématographique hommage à 2001, L’Odyssée de l’espace (réalisé par le fils de David Bowie, pour la petite histoire), que j’avais beaucoup aimé. Le pitch: Sam Bell vit depuis plus de trois ans dans la station lunaire de Selene, où il gère l’extraction de l’hélium 32, seule solution à la pénurie d’énergie sur Terre. Implanté dans sa «ferme lunaire», ce fermier du futur souffre en silence de son isolement et de la distance le séparant de sa femme, avec laquelle il communique par web-conférences. Il a pour seul compagnon un robot futé et (trop) protecteur… Jusqu’à ce que, à quelques semaines de l’échéance de son contrat, il se découvre un clone. Un film peut-être trop strangfe pour l’industrie du cinéma… Malgré deux ans de buzz sur la toile, le film est sorti au printemps 2010… directement en DVD!

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Les sorties de films SF prévues ces prochains mois ? Pour l’essentiel des remakes ou suites des chefs d’œuvres passés… Preuve que l’industrie du cinéma a du mal à se renouveler dans ce registre. Il y a bien sûr Tron : Legacy, suite du cultissime Tron de… 1980. Et, pour 2012 est annoncé une réadaptation par Pierre Morel de Dune… En attendant Avatar 2 et Avatar 3

Cliquer ici pour voir la vidéo.

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Article initialement publié (et commenté) sur Miscellanées

Photo cc Flickr : Rufus Gefangenen / Alex No Logo / Jovick /

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http://owni.fr/2011/01/12/la-science-fiction-en-voie-de-disparition/feed/ 63
L’étonnante méfiance des scientifiques envers l’image http://owni.fr/2010/11/22/letonnante-mefiance-des-scientifiques-envers-limage/ http://owni.fr/2010/11/22/letonnante-mefiance-des-scientifiques-envers-limage/#comments Mon, 22 Nov 2010 15:25:59 +0000 Sylvain Maresca http://owni.fr/?p=33436 Titre original : Actualité de Platon

Les observations au sol et en orbite nous envoient une profusion d’images astronomiques mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, elles entravent notre compréhension du ciel. Car elles ne sont que l’écume de l’astre, elles ne nous en dispensent qu’une vision superficielle, figée et partielle.” Ainsi commence l’interview de Michel Cassé, astrophysicien, dans le dernier numéro hors-série de la revue Sciences et avenir, consacré à 10 ans de sciences en images 2001-2010. Sur les 8 scientifiques interviewés, seulement 2 parlent des images en termes positifs, contre 6 qui émettent de sérieuses critiques ou au mieux dressent un bilan mitigé. Florilège :

Les images “se substituent souvent à la réalité, toujours au détriment de la réflexion et du questionnement. Au fond, l’image est une économie de pensée [qui] provoque une réponse immédiate (…)” (Jean-Claude Ameisen, médecin immunologiste).

L’image ne peut être dissociée de son décryptage. (José Achache, géophysicien).

La terre est transparente, mais le verre au travers duquel nous l’observons est encore dépoli ! (Barbara Romanovitch, sismologue).

La nouvelle imagerie ne peut pas remplacer les fouilles. (Pascal Depaepe, préhistorien).

Nous trouvons exprimée là, dans un langage moderne, la défiance que Platon avait déjà théorisée contre les images, inaptes selon lui à restituer les Formes ou Idées divines, sources par conséquent de déformations, d’illusions et d’erreurs. Il est étonnant de lire une telle concentration d’opinions négatives de la part de scientifiques sollicités pour enrichir le contenu d’un numéro de revue entièrement consacré aux merveilles de l’imagerie scientifique.

Certains reconnaissent à l’occasion les vertus opératoires des formes d’images utilisées dans leurs disciplines respectives : “révéler des détails toujours plus petits dans le corps humain” (Mathias Fink, physicien) ; “éclairer des zones de plus en plus complexes du manteau” terrestre (Barbara Romanovitch) ; “valider des hypothèses” (Robert Vergnieux, archéologue).

Mais ces avantages semblent bien minces comparés aux critiques, souvent radicales, qu’ils expriment sur le passage de la pureté conceptuelle du langage mathématique à sa mise en images :

Les équations mathématiques (…) décrivent les objets célestes, mais notre imaginaire a besoin d’images. L’astronomie a pris l’habitude de les rendre esthétiques et de les diffuser largement, prétendant dévoiler le réel. C’est sur cette fausse promesse qu’elle crée de l’émerveillement. La science s’apparente ainsi à de la magie, et les astronomes à des chamans qui dévoilent le ciel aux habitants de la Terre. Cette utilisation de l’image fait du tort à la science. (Michel Cassé)

En clair, emportée par la séduction des images, la science se complairait dans l’obscurité trompeuse de la caverne décriée par Platon.

L’image, un pis-aller pour les scientifiques

Mais alors, pourquoi cette luxuriance d’images à quoi nous ont habitués la science et la technologie ? Depuis la photographie, elles n’ont cessé d’inventer de nouvelles formes de figuration visuelle, mais également sonore, pour pousser toujours plus loin leur pertinence descriptive. Pourquoi ces inventeurs inlassables d’images seraient-ils aussi sceptiques sur les vertus de leurs outils ? Et d’abord, pourquoi en créent-ils toujours de nouveaux ?

Par commodité, nous répondent-ils : les ordinateurs “produisent des montagnes de résultats. La seule façon raisonnable de les appréhender est de les mettre en images, dans l’espoir de voir quelque chose d’inattendu. D’être surpris, notre système visuel étant ‘fait’ pour cela.” (Jean-François Colonna, mathématicien) Nous somme bien ici dans la dialectique platonicienne, adaptée aux dilemmes de la science moderne : le calcul mathématique dépasse de loin les facultés mentales des scientifiques qui les élaborent sur des ordinateurs hyper-puissants, de même que les prisonniers de la caverne grecque n’avaient que de lointaines réminiscences des Idées célestes.

Les uns comme les autres sont donc obligés d’en passer par les formes de leur imagination, essentiellement visuelle, pour espérer y “voir” quelque chose. Ce n’est qu’un pis-aller, que les scientifiques cherchent sans cesse à améliorer, mais dont ils ne peuvent ignorer la tare originelle. Certains, toutefois, reconnaissent aux images une vertu heuristique : créer la surprise, valider des hypothèses grâce à des simulations graphiques, bref découvrir au delà du déjà connu.

Les critiques les plus sévères pointent surtout la dérive des images scientifiques : non plus leurs déficiences incontournables en tant qu’outils de recherche, mais leur potentiel d’illusion lorsqu’elles sont projetées dans le contexte social et politique. L’imagerie scientifique sert à profusion pour alimenter des débats de société, asséner des certitudes sur l’origine de tel ou tel comportement humain, convaincre de la supériorité de l’expertise scientifique, etc.

Les images scientifiques alimentent ce virage idéologique en le parant de certaines vertus d’évidence ou d’autorité :

“Les nombres n’ayant pas de couleur, la mise en image des résultats est souvent arbitraire. Il devient alors facile, en général involontairement, de cacher ce qui est, de montrer ce qui n’est pas ou de donner une image à ce qui n’en possède pas : les atomes, les particules élémentaires… Les images que l’on en présente ne correspondent pas à leur vraie nature, mathématique. Notre appréhension du réel peut s’en trouver pervertie, art et science ne devant point être confondus.” (Jean-François Colonna)

Car la beauté est l’une des “armes” des images scientifiques, qui contribue à les rendre plus convaincantes, ou pas : “Ces images [satellites] sont paradoxales. Elles sont toujours belles, même lorsqu’elles nous révèlent une dégradation de la planète. A cette échelle, les problèmes locaux et les pollutions régionales n’apparaissent qu’au regard exercé. Aussi, je doute leur capacité à faire prendre conscience au public des enjeux pour la Terre. ” (José Achache) Et Jean-Marc Lévy-Leblond (physicien et philosophe) d’enfoncer le clou :

Plus la technoscience contemporaine s’industrialise et se militarise, plus elle recourt à l’alibi artistique. Que cherche-t-on à justifier en multipliant les couleurs et les moyens ?

C’est ainsi qu’un luxuriant numéro de revue, saturé d’images toutes plus spectaculaires les unes que les autres, panorama chatoyant de la science triomphante, tourne à la critique en règle contre le règne des images – accusées non seulement d’être des outils insuffisants, mais encore trompeurs, et cela d’autant plus que l’esthétique des images de la sciences a envahi notre imaginaire visuel. Ce numéro de Science et Avenir s’achève sur Avatar et les nouveaux films de science-fiction, qui nous font croire à l’existence de créatures imaginaires plus vraies que nature. Comment les scientifiques pourraient-ils s’en étonner et le déplorer, eux qui ont tout appris aux illusionnistes du grand écran ?

>> Illustration FlickR CC : kasi metcalfe

Billet initialement publié sur La vie sociale des images, un blog de Culture visuelle.

Culture visuelle est un site développé par 22mars, société éditrice d’OWNI.

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Le cadavre d’un condamné à mort comme avatar médical http://owni.fr/2010/10/11/le-cadavre-d%e2%80%99un-condamne-a-mort-comme-avatar-medical/ http://owni.fr/2010/10/11/le-cadavre-d%e2%80%99un-condamne-a-mort-comme-avatar-medical/#comments Mon, 11 Oct 2010 08:44:05 +0000 Antonio A. Casilli http://owni.fr/?p=30848 Titre original : L’ingrédient secret d’un bon avatar ? Le cadavre d’un condamné à mort

Au hasard de mes tweets et retweets, je suis tombé sur une vidéo réalisée à partir de la base de données du Visible Human Project. Ce programme, inauguré en 1989 aux États-Unis dans le cadre de la National Library of Medecine, avait pour but de stocker des images anatomiquement détaillées du corps humain :

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Les images – en libre accès depuis 1994 – ont été composées par un expert d’effet spéciaux et de vidéo 3D connu sous le pseudonyme de ApaczoS. La vidéo est accompagnée par un commentaire :

« Done with one expression, one script called sequencer and a lot of patience:)
Enjoy this short lesson of human anatomy ».

Un logiciel de 3D, du code, de la patience… cela ressemble à la recette des biscuits de grand-mère. Recette dans laquelle manque pourtant un ingrédient fondamental : le cadavre de Joseph Paul Jernigan, exécuté dans une prison du Texas le 5 août 1993. A l’aide de diverses techniques d’imagerie médicale (résonance magnétique, tomographie numérique et cryosection) son corps scanné a fourni la matière première pour cet atlas anatomique de nouveau type, ensuite utilisé à des fins didactiques, diagnostiques – et artistiques.

La médecine utilise les corps des condamnés depuis l’Antiquité

Une manière de se rappeler (si les scandales récentes autour de l’exposition Our Body, à corps ouvert n’auraient pas suffi) que les corps des condamnés à mort sont utilisés depuis l’Antiquité grecque pour créer des modélisation anatomiques. La pratique, légitimée en Occident à partir de la parution du traité De Humani Corporis Fabrica d’Andreas Vesalius [Carlino, 1994], a ensuite contribué à la création d’une véritable « civilisation de l’anatomie » [Mandressi, 2003]) où le savoir expert, le « regard » de l’anatomiste qui dissèque le cadavre et le livre à la science, rachète le destin du malheureux sujet en lui restituant une fonction sociale.

Le Visible Human Project représente, dans le contexte de la culture médicale, une rupture. Jamais à ce point le regard de l’anatomiste n’avait été rendu accessible au public tout-venant – déplacé au milieu des profanes. Certes, des traités populaires d’anatomie circulaient à partir du XVII siècle (j’en parle dans mon La fabbrica libertina [Casilli, 1997]). Mais le Visible Human Project, par sa nature même, s’appuie sur des formats de diffusion révolutionnaires pour son époque (CDRoms, logiciels et ensuite un site web dédié), qui ne laissent pas de doutes quant au type de public visé.

Le projet représente aussi une rupture dans la culture numérique des années 1990. Les scientifiques du Colorado Health Sciences Center qui ont travaillé à la modélisation anatomique, empruntent – en présentant leur travail aux médias généralistes – au langage des hackers : la numérisation du cadavre de J. P. Jernigan devient alors un exemple de « contre-ingénierie de l’organisme (reverse engineering) », de hacking corporel [Spitzer et Whitlock, 1997].

Le Visible Human Project introduit au cœur même de la cyberculture de la fin du XXe siècle les nouveaux étalons visuels « tridimensionnels, anatomiquement détaillés d’un corps humain normal » [c'est moi qui souligne]. Exeunt les avatars bleus translucides des premiers mondes virtuels en ligne [Casilli, 2005]– l’imaginaire du corps sur Internet passe dans les mains expertes des chercheurs en biomédecine. Richard Satava, l’un des pionniers de la chirurgie virtuelle, déclare à ce sujet qu’avec le Visible Human Project l’avatar des internautes cède le pas à l’ « avatar médical », une simulation biométrique permettant le traçage parfait de l’état de santé des patients par les médecins [Reiche, 1999].

Comme l’avaient bien remarqué certaines voix des cyberculture studies internationales, ces scansions anatomiques mises en ligne ne sont que des « matérialisations perverses » du corps « mis en réseau » rêvé par les premiers utilisateurs d’Internet [Thacker, 1998]. Après les années des corps virtuels et des utopies posthumaines, c’est le primat de l’anatomie traditionnelle, de la norme physique « tout à fait humaine » (all too human) qui est réaffirmé.

Expiation numérique posthume

Le Visible Human Project opère, selon Thacker [2001] une régression vers une compréhension du corps empreinte d’un « matérialisme de base », aride, brutal. Le format numérique et l’accessibilité en ligne ne sont que des appâts pour le public des utilisateurs du Web. Le corps exposé dans le projet porte les marques fatales d’un encadrement autoritaire, exprime le biopouvoir de l’institution pénitentiaire qui a octroyé le cadavre de Jernigan. La numérisation devient alors une modalité d’enfermement et de supplice. La transposition en ligne du corps humain n’est plus associée à un geste, libre motivé par le plaisir ludique d’une séance de jeux vidéos ou bien par une volonté d’échange au sein d’une communauté en ligne : elle revient à une peine criminelle supplémentaire, comme pour l’anatomie traditionnellement pratiquée sur les condamnés à mort. Le téléchargement dans le réseau de Joseph Paul Jernigan est une expiation posthume de ses crimes [Wheeler, 1996].

Cette démarche de renversement symbolique de la corporéité « virtuelle » de la cyberculture des années 1990, fait de l’assassin exécuté le prototype corporel de l’internaute [Cartwright, 1997] et seconde une réinscription du corps dans la normation de la science médicale. Les codes esthétiques de l’avatar – sa translucidité, son équilibre – s’en retrouvent aussi ébranlés. Le regard des observateurs est capturé par les détails sanguinolents, par les épidermes meurtris, par les mines patibulaires du sujet anatomisé : sa physionomies est décrite comme « inquiétante », « intolérable », « abjecte ».

En commentant une image du Visible Human Project dans laquelle la simulation de la tête de Jernigan affiche une ouverture au niveau de la tempe gauche montrant les nerfs et les muscles, Catherine Waldby [1996 : 3] remarque que

« The Visible Human Male, with his shaved head, bruised, pale flesh, encased in wire frames, open wounds demonstrating the anatomical substrate beneath the flesh, seems to share the same abject, Gothic aesthetic as that habitually used to depict the monster ».

Dans un compte-rendu publié dans le magazine [Dowling, 1997], on retrouve le même goût du macabre :

« Jernigan is back. In an electronic afterlife, he haunts Hollywood studios and NASA labs, high school, and hospitals. »

Depuis la mise en ligne du Visible Human, le Web s’affiche aussi comme « au-delà électronique » inquiétant, qui regorge de fantômes. C’est à ce moment-là que les utopies simplettes du début de la culture du numérique cèdent le pas à des visions plus complexes, où l’enthousiasme coexiste avec un sens de menace constante. Cette nouvelle attitude traverse les usages du Web actuel – et ses mises en scène du corps. Voilà peut-être le véritable ingrédient secret : une tension dialectique inéliminable entre un corps « discipliné » et une expérience somatique qui se rêve libre de toute contrainte biopolitique.

>> Article initialement publié sur : BodySpaceSociety

>> Illustrations FlickR CC : Truthout.org et Linden Tea

Références

A Carlino (1994) La fabbrica del corpo: Libri e dissezione nel Rinascimento. Turin, Einaudi.

AA Casilli (1997) La fabbrica libertina. De Sade e il sistema industriale, Rome, Manifesto Libri.

AA Casilli (2005) “Les avatars bleus : Autour de trois stratégies d’emprunt culturel au coeur de la cyberculture”, Communications, vol. 77, n. 1, p. 183-209.

C Dowling, (1997) « The Visible Man – The execution and electronic afterlife of Joseph Paul Jernigan », Life, Feb, pp 41-44.

R Mandressi, Le regard de l’anatomiste : Dissections et invention du corps en Occident, Paris, Seuil, 2003.

C Reiche (1999) « Bio(r)evolution : On the Contemporary Military-Medical Complex ». In : C Sollfrank (ed.) Next Cyberfeminist International Reader. Berlin : B_Books Verlag, pp. 25-31.

VM Spitzer et DG Whitlock (1997) NLM Atlas of the Visible Human Male : Reverse Engineering of the Human Body. Boston, MA : Jones and Bartlett.

E Thacker (1998) « …/visible_human.html/digital anatomy and the hyper-texted body ». Ctheory, 2 juin, URL: http://www.ctheory.net/articles.aspx?id=103

E Thacker (2001) « Lacerations : The Visible Human Project, Impossible Anatomies, and the Loss of Corporeal Comprehension ». CultureMachine, n.3, URL: http://www.culturemachine.net/index.php/cm/article/viewArticle/293/278

C Waldby (1996) « Revenants : The Visible Human Project and the Digital Uncanny ». Body and Society, vol. 3, n. 1, pp. 1–16.

DL Wheeler (1996) « Creating a Body of Knowledge : From the Body of an Executed Murderer, Scientists Produce Digital Images ». Chronicle of Higher Education, 2 février.

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http://owni.fr/2010/10/11/le-cadavre-d%e2%80%99un-condamne-a-mort-comme-avatar-medical/feed/ 0
Y a-t-il (déjà) overdose de 3D ? http://owni.fr/2010/09/10/y-a-t-il-deja-overdose-de-3d/ http://owni.fr/2010/09/10/y-a-t-il-deja-overdose-de-3d/#comments Fri, 10 Sep 2010 10:12:26 +0000 Capucine Cousin http://owni.fr/?p=27743 Les films en 3D seraient-ils déjà condamnés ? Ou plutôt, n’y aurait-il pas overdose de productions de films exploitant ce nouveau format ? On en parle plus que jamais, à tel point qu’il commence à envahir les écrans télé, potentiellement les joujoux high-tech qui pourraient cartonner en ces fêtes de fin d’année. En tous cas c’est ce qu’espèrent les constructeurs, qui se démènent pour imposer leurs tous jeunes écrans télés 3D, les stars de la dernière édition de l’IFA, le salon de l’électronique de Berlin, qui fermait ses portes mercredi. Comme j’en parle longuement dans cette enquête parue dans Mediapart (en accès réservé aux abonnés, sorry).

“If you can’t make it good, make it 3D”…

La 3D était aussi une des stars du dernier Comic-Con de San Diego (une convention spéciale pour fans de BD), outre-Atlantique. Mais pas tout à fait de la manière attendue: elle semble bien avoir provoqué un début de polémique à Hollywood, relayée lors de ce dernier Comic-Con.

Il y a cette image, qui circule en ce moment sur le Net, un photomontage où l’on voit des lunettes bicolores pour voir en relief, et, au-dessus en flou, ce slogan qui s’affiche: “Votre film n’est vraiment pas bon ? Faites-le en 3D”. Une image parodique qui ressemble furieusement à une contre-campagne…

La 3D, pépite pour les studios

Dommage, il y a encore quelques mois, dopé par l’effet ”Avatar”, Hollywood était persuadé que le spectacle des films en 3D relancerait les entrées en salles, freinées par le home cinéma et le téléchargement. Entre parenthèses, avec un bon sens du business curieusement, en cette rentrée, James Cameron a ressorti en salles Avatar 3D en une sortie de version reloaded, avec “quelques minutes inédites”.

Mieux, pour les studios et les exploitants, cette pépite permettait de majorer les prix des tickets d’entrée. Seulement voilà, au Comic Con, plusieurs cinéastes se sont exprimés contre la 3D, demandant le retour du “plat”, approuvés par la foule, comme le relatait le New York Times| (traduction ici) , relayé par Télérama la semaine dernière.

Ce sont pourtant des représentants de la fine fleur Hollywood qui ont mené cette fronde anti-3D, raconte le NY Times: J.J. Abrams, auquel on doit 24 Heures chrono et Star Trek, Jon Favreau (Iron Man), Edgar Wright (qui vient de terminer Scott Pilgrim vs. the world, tiré d’une BD).

Prouesse technique

James Cameron a tourné son film dans les règles de l’art avec une véritable caméra à double objectif, après avoir développé avec l’ingénieur Vince Pace une gamme de caméras 3D dernier cri en haute définition, comme le raconte ce passionnant papier paru dans Le Figaro. Une prouesse technique qui rend les images d’Avatar d’autant plus bluffantes (même si on peut ne pas être fan du scenar, ce qui fut mon cas ;), et préfigure le cinéma à grand spectacle de demain. Du même coup, il a consacré – et industrialisé – la 3D au cinéma.

Au vu de son succès, plusieurs studios hollywoodiens ont choisi d’adapter, dans la précipitation, en phase de post-production, leurs films déjà tournés en 2D pour une diffusion en 3D. Erreur fatale : le rendu était loin d’être le même. Exemples: Alice au pays des merveilles de Tim Burton, Le Dernier Maître de l’air de M. Night Shyamalan, et Le Choc des Titans de Louis Leterrier. A la grande fureur de James Cameron, qui a brocardé ce dernier, un film en “2,5D, voire en 1,8D “.

Certains réalisateurs ont d’ailleurs dû lutter contre leurs producteurs pour ne pas se voir imposer la 3D: ce fut le cas de Christopher Nolan, avec son exigeant film fantastique Inception. Il a d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises ses réserves pour tourner en 3D relief. Son film en 2D a (pourtant) cartonné en salles.

Passage trop rapide à la TV 3D ?

Du coup, les spectateurs vont-ils accepter d’adopter ce format encore balbutiant sur leur télé ? Le rendu 3D sur les télés est loin d’être parfait, avait un certain nombre d’imperfections. En vrac, comme me le citait @replikart dans un commentaire très détaillé à mon papier publié dans Mediapart, on a “une purge de la colorimétrie, une purge du contraste, une réduction drastique du piqué, un aplatissement des nuances/teintes, des problèmes de profondeur souvent liés à un mauvais ajustement en post-prod’, des angles de vision dérisoires que les dalles TN ne font qu’empirer”… Voilà pour les imperfections techniques.

Et sur la question des usages (là, c’est davantage mon rayon ;), alors que le consommateur lambda s’habitue à peine à la haute définition (HD) et au Blue-Ray, n’est-ce pas un peu tôt ? Il y a ce chiffre issu du Japon que l’on m’a cité plusieurs fois à l’IFA (“10% des utilisateurs auraient des problèmes oculaires avec la 3D”)… Sans compter les nombreux astigmates, ou personnes ayant des problèmes oculaires plus complexes (une bonne part de la population mine de rien), qui ne peuvent regarder plus de 2 heures d’un programme en 3D sans avoir mal à la tête – ou, carrément, ne peuvent voir l’effet de relief inhérent à la 3D.

Le porno aussi s'est récemment mis à la 3D

Un sacré saut technologique, où en plus le cerveau doit s’habituer à ce mode de vision. Il faudra voir si la 3D est entrée dans les foyers d’ici quelques années. Rendez-vous dans dix ans ;)

Illustrations FlickR CC : colon+right.bracket, Randy Son Of Robert

Article initialement publié sur Miscellanees.net

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Une même science-fiction, plusieurs futurs http://owni.fr/2010/06/26/une-meme-science-fiction-plusieurs-futurs/ http://owni.fr/2010/06/26/une-meme-science-fiction-plusieurs-futurs/#comments Sat, 26 Jun 2010 17:10:05 +0000 Jean-Noël Lafargue http://owni.fr/?p=13472 Titre original:

L’herbe du voisin bleu du futur est toujours plus pourpre

L’article qui suit est un brouillon de brouillon, une étape, quelque chose de très mal fini, en vrac. Je le publie malgré tout car je peine sur ce texte depuis des semaines et je ressens un fort besoin de m’en débarrasser.

Je demande au lecteur de remplir les blancs de ma réflexion et de me lire avec indulgence ou même, de ne pas me lire du tout. Mon point de départ était de réagir au livre Mainstream, de Frédéric Martel, livre que je n’ai d’ailleurs pas lu, que je ne connais donc qu’en creux (critiques, interviews, et chapitre final que m’a fait parvenir un collaborateur de l’auteur), et qui me semble traiter de la mondialisation (au sens « américanisation ») et de l’industrialisation de la production et de la diffusion des biens culturels. Apparemment très documenté et soutenu par des centaines d’entretiens, cette somme d’origine universitaire est largement diffusée et semble remporter un vrai petit succès en librairie.

J’attendrai l’édition de poche pour lire cet essai, car mon petit doigt me dit que c’est un livre avec lequel je ne vais pas être d’accord, et je n’ai pas envie de dépenser vingt-deux euros juste pour le constater.

Le Monde Diplomatique et la culture manga

En 1996, Le Monde Diplomatique a publié un article complètement idiot sur les mangas. Tellement idiot que j’ai fait deux choses à l’époque : d’une part je me suis désabonné, de rage, et d’autre part, j’ai rédigé avec Nathalie une réponse à cet article et à la vision caricaturale de la bande dessinée japonaise qu’il véhiculait.

En déplorant que seule Ségolène Royal se soit insurgée contre les productions japonaises à la fin des années 1980 (1) l’auteur énonçait tous les poncifs que l’on entend à ce sujet depuis les débuts d’Albator et de Candy Candy à la télévision française : violence exacerbée, thèmes perturbants, dessin laid et mal proportionné, médiocre qualité de l’animation, etc. Son argumentation semblait par ailleurs soutenue par une nippophobie grossière et la conviction que les mangas étaient l’instrument d’un péril culturel et économique d’envergure : méchants japonais qui veulent nous imposer leur modèle de fourmilière à coup de dessins animés.

À l’époque, un tel article me semblait surtout indigne du niveau du journal, que je surestimais sans doute ou dont je surestimais la capacité à porter un regard critique sur des idées qui collaient d’une manière ou d’une autre avec sa ligne politique.

La réponse que nous avions rédigée contredisait l’article d’origine, paragraphe par paragraphe, sur notre page « Mygale » — c’est à dire notre tout premier site web. Notre motivation était avant tout de prouver que les mangas étaient d’une variété extraordinaire et qu’une critique générale n’avait pas plus de sens qu’il ne serait légitime de dire du mal des romans ou du cinéma « en général ». Mais nous ne nous étions pas arrêtés là, nous avions par ailleurs entrepris de défendre très précisément tout ce que critiquait l’auteur : la violence, les grands yeux, les thèmes perturbants, la qualité graphique, etc.

On m’a fait savoir plus tard que l’auteur de l’article, Pascal Lardellier (qui était alors jeune docteur en information/communication), avait été chagriné de se voir attaqué de cette façon, mais je n’en sais guère plus. Il faut dire qu’à l’époque, en saisissant son nom dans le moteur de recherche Altavista (le Google de l’époque), on était absolument certain de tomber sur mon site. Ceci dit il y avait en ces temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître mille fois moins d’abonnés à Internet qu’aujourd’hui, et les pages en question totalisaient à peine quelques dizaines de lecteurs chaque mois (un succès !).

Notre article a par la suite été publié sur d'autres supports, notamment dans "L'Indispensable", regretté magazine de critique et de théorie de la bande dessinée.

L’eau a coulé sous les ponts depuis et je suppose que pour n’importe qui l’article publié parLe Monde Diplomatique semblerait risible.

Les ventes de Naruto ou de Death Note n’ont rien à envier à celles des romans de Marc Lévy ou de Guillaume Musso, ce qui n’est évidemment pas un argument qualitatif mais provoque des manifestations de respect dans toute la presse ; Le festival Japan expo attire quand à lui près de 200 000 visiteurs sur seulement quatre jours ; le ministre Laurent Wauquiez (né en 1975) a un avis sur l’évolution de la série One Piece ; tout le monde sait que Hayao Miyazaki est un des plus grands auteurs de l’histoire du dessin animé et Arte lui consacre en ce moment même une rétrospective.

Bref, le ton a changé.

“Le droit de se servir d’une culture exotique”

À l’époque dont je parle un peu plus haut, j’étais facilement révolté par l’injustice que constituait le dénigrement d’une culture artistique aussi étendue que celle de la bande dessinée et de l’animation japonaises. Aujourd’hui je comprends que ce que je défendais recouvrait, sans que j’en ai précisément conscience, un enjeu beaucoup plus important que le droit aux goûts et aux couleurs.

Je défendais aussi le droit à se servir d’une culture exotique, de s’appuyer sur un ailleurs, une utopie, une réalité que l’on s’approprie sur une base fictionnelle. Personne ne deviendra jamais japonais en lisant des mangas, ni même en se passionnant pour la culture japonaise. Mais cet orientalisme du XXIe siècle est un moyen comme un autre pour se créer un « ailleurs », une évasion (2).

Je ne dispose pas de données sociologiques précises à ce sujet mais je pense pouvoir dire que mes étudiants en Arts plastiques de niveau Licence (3) à Paris 8 sont pour une grande part issus de familles modestes de la région parisienne et souvent nés du mauvais côté du boulevard périphérique, parfois même en Seine-saint-Denis (4).

Ont-ils un profil particulier qui fait qu’ils ont préféré dessiner dans leur coin au lycée, passer leur bac et atterrir en arts plastiques plutôt que de caillasser des autobus ? (5) Peut-être bien.

Quelques étudiants ou ex-étudiants à Paris 8. De gauche à droite : Gwendoline "Kaori" Duquenne réalise des petits strips dont le dessin n'est pas si "manga" mais qui utilisent avec naturel les codes expressifs du genre / Une princesse Kawai par Béatrice "Nalida" de Lorenzy / une case extraite d'une saga sur l'affrontement entre des clans du Japon médiéval par Zacharie "Natoleza" Boulayoune / Léna "Minnimay" Desfontaines, qui a représenté la France au World Cosplay Summit, ici vêtue en Sailor Jupiter

Je suis frappé par l’importance qu’a la culture japonaise (et de manière à présent nettement plus discrète, la culture « comic-book ») chez les étudiants de licence que j’ai à l’Université Paris 8. Au lieu de lire Tintin et Blake et Mortimer (mais pourquoi diable le feraient-ils, finalement ?), ces jeunes gens tirent du Japon ce qu’ils veulent. Certains se passionnent pour la langue, la calligraphie, l’histoire, l’esthétique graphique des mangas, le folklore traditionnel ou la science-fiction, mais aussi les codes sociaux, vestimentaires, et la tournure d’esprit telle qu’ils transparaissent dans les fictions qui arrivent jusqu’à nous : quand, comment et pourquoi exprimer sa joie, son embarras et sa colère, etc.

Les plus passionnés, ceux qui finiront par faire leur voyage au Japon (comme ma fille qui économise dans ce but depuis des années et qui a eu une bonne note en japonais au bac sans l’avoir étudié au lycée), ne sont pourtant pas dupes de leur rêverie. Ils savent parfaitement qu’on ne risque pas de devenir japonais si on a un physique de banlieusard « black-blanc-beur » (ou vietnamien, d’ailleurs) car si la culture japonaise est extrêmement ouverte aux influences, de par une volonté politique précise, elle n’en est pas moins notoirement bouffie d’orgueil nationaliste pour ne pas dire ingénument (mais poliment) raciste.

Mais pour des jeunes gens de la région parisienne, ça n’a aucune importance, ils ne veulent pas échanger une société contre une autre, ils prennent ce qu’ils veulent, rejettent ce qu’ils veulent, la transposition n’est ni littérale ni naïve.

Les Na’avis de Bil’in, Palestine

Les Na'avi de Bil’in, le 12 février 2010.

Autre cas.

À Bil’in en Cisjordanie, des Palestiniens manifestent pacifiquement chaque semaine contre la manière dont la barrière de séparation israélienne a amputé le village de soixante pour cent de ses terres cultivées. Des journalistes équipés de masques à gaz viennent régulièrement photographier ou filmer l’asphyxie des jeunes gens invariablement exposés à des grenades lacrymogènes et autres bombes assourdissantes. Les photogrammes que je reproduis ici (origine : YouTube) montrent les manifestants déguisés en Na’avis, les habitants de la planète Pandora dans le film Avatar.

Cette manifestation-là est particulière car elle célébrait une victoire partielle : un jugement de la Cour suprême d’Israël leur a en effet partiellement donné raison et a abouti à une modification du tracé du mur de séparation, permettant aux habitants de Bil’in de récupérer la moitié des terres qu’ils revendiquent.

Mais pourquoi Avatar, un film grand public américain ? Est-ce juste parce que ce film a eu tellement de spectateurs qu’il devient une référence mondiale qui « parle à tout le monde » ? Je n’en jurerais pas : beaucoup de gens ont vu Avatar, mais beaucoup aussi ne l’ont pas vu, et je doute que ce soit déjà une référence commune comme c’est le cas de Star Wars par exemple. Je fais le pari que ce qui a motivé cette manifestation, c’est tout simplement le propos d’Avatar.

C'est évidemment un hasard, mais le mix visuel entre les oreilles pointues, la peau de couleurs non humaine et le fichu traditionnel donnent à la manifestante de l'image de gauche un faux-air du personnage de Piccolo dans DragonBall.

On a beaucoup dit qu’Avatar, de James Cameron, se contentait de reprendre, en la transposant dans un futur cosmique chamarré, l’histoire de Pocahontas ou celle de La Forêt d’Emeraude, c’est à dire la rencontre entre un peuple aborigène et pacifique avec un autre peuple, dominateur et lâchement soutenu par une technologie meurtrière et mû par l’avidité.

Pourtant, il existe une différence énorme entre ces récits de peuples conquis et l’histoire des Na’avis. Les indigènes amazoniens qui étaient évoqués dans La Forêt d’Emeraude existent toujours un peu mais voient chaque jour leurs conditions d’existence se dégrader sous le coup de l’exploitation forestière et humaine. On ne les ménage (ou on aménage leurs conditions de vie) que par la même commisération qui pousse à laisser quelques hectares de forêt aux orang-outangs ou aux pandas.

Les indiens d’Amérique du nord ont quand à eux une longue histoire bien connue : Pocahontas, la vraie, est morte à Londres à vingt-cinq ans alors qu’elle était employée comme publicité pour la colonisation du nouveau monde. Après soixante-cinq « guerres indiennes » et les ravages d’épidémies (typhus, petite vérole, alcoolisme) parfois sciemment provoquées, il ne reste aux derniers représentants des tribus survivantes que des musées, un monopole sur l’artisanat traditionnel, des dédommagements financiers tardifs et pour toute consolation, le fait d’avoir laissé leurs noms à des rivières ou à des villes.

Voilà toute la différence entre les Na’avi et les amazoniens ou les amérindiens du nord : les indigènes véritables ont perdu leur guerre, leur destin est scellé, leur martyr est accompli.

En 1620, des indiens, apitoyés par le sort des pèlerins britanniques du Massachusetts qui mouraient de faim, leur offrent du gibier et leur apprennent à cultiver le maïs. Au lieu de les remercier, les colons remercient Dieu et se représentent sur des tableaux en train d'offrir à manger aux indigènes. Trois cent ans plus tard, le chef Apache Géronimo s'est rendu aux autorités américaines et a financé sa retraite de guerrier en vendant ses souvenirs personnels. La tribu des Patuxet, qui était venue au secours des pélerins de la colonie de Plymouth n'existe plus depuis longtemps.

Les Na’avi obtiennent une victoire sur la puissante armée américaine à la fin d’Avatar, mais ce qui est peut-être le plus attrayant dans leur cas, c’est que leur combat est un combat futur, car Avatar n’est pas une fable historique mais un film de science-fiction. Or le message intrinsèque de la science-fiction est que l’avenir est, comme son nom l’indique, à-venir, qu’il est ouvert (6).

Créer une analogie entre une situation et celles des protagonistes d’un lointain futur, c’est se projeter, c’est se donner un futur. Et peu importe que le film relève de l’impérialisme culturel américain, les palestiniens de Bil’in y prennent ce qu’ils ont envie d’y prendre.

Échapper à la représentation du monde actuel

On notera tout de même que le moyen-orient — en dehors d’Israël, justement — ne produit pas ou extrêmement peu de fictions spéculatives (de science-fiction), ce qui est une bonne raison d’aller puiser sa métaphore dans une fiction américaine.

Les rêves d’exotisme, de futurs hypothétiques, de désastres (Mad Max, etc., qui remettent à plat tout un monde) et parfois même de passé fantasmé (7) sont autant d’outils conceptuels qui permettent à chacun d’échapper à la représentation du monde actuel qu’on lui impose, et donc de refuser la place hiérarchique qu’on lui attribue dans ce monde.

En voyant par les yeux d’un auteur de mangas, on se libère autant de la doxa que construit le journal de 13 heures de TF1, que de la société japonaise qui a produit Dragonball ou Naruto et qui a évidemment aussi ses inconvénients. La science-fiction est encore plus intéressante puisque son caractère fictif est clair et assumé. Et peu importe que ça rapporte de l’argent à de gros studios américains : malgré leurs gesticulations légales, ces derniers ne parviendront jamais à maîtriser la manière dont on reçoit leurs productions.

Pour l'adaptation en film "live" de la série animée "Avatar The last airbender", les producteurs ont procédé à une spectaculaire inversion ethnique : les héros inuits ou chinois deviennent de jeunes wasps tandis que le "méchant" de l'histoire est à présent interprété par un acteur d'origine indienne, ce qui lui confère une physionomie moyen-orientale marquée. Son rôle semble par ailleurs avoir été réécrit pour en faire un personnage absolument négatif, loin de l'ambivalence qu'a son personnage dans la série d'origine.

Le monde se mondialise, mais ça ne signifie pas que des cultures « faibles » vont disparaître au profit d’une culture dominante, et surtout pas dans le registre des œuvres de l’esprit (inquiétons-nous plus pour les traditions culinaires !), où les échanges et les réappropriations sont une évidence.

Le public est d’ailleurs souvent moins bête qu’on le croit, comme le montre l’accueil très négatif qu’a reçu l’annonce de la distribution « blanchie » de Avatar The Last Airbender (rien à voir avec le Avatar de James Cameron). On est loin de l’époque où le public acceptait sans broncher Mickey Rooney en japonais, Fred Astaire, Anthony Quinn ou Christopher Lee en chinois et  John Wayne en empereur mongol. Bref, le public n’a pas de mal à effectuer des transpositions, à se sentir concerné par autre chose que par le reflet de lui-même qu’on lui impose.

Revenons à la science-fiction — et perdons définitivement notre sujet de départ

La fiction spéculative n’est pas qu’un outil d’évasion, un moyen de démontrer « par l’absurde » qu’une société pourrait être autrement qu’elle n’est. Elle peut aussi être employée de manière littérale, c’est à dire qu’elle peut servir à inspirer le futur. C’est sans aucun doute parce qu’ils ont lu les fantaisistes aventures d’Astro Boy lorsqu’ils étaient enfants que les hommes politiques japonais ont voté des lois fiscales extrêmement avantageuses pour les sociétés qui ont une activité de recherche en robotique, par exemple. Ce qui est particulièrement intéressant dans leur cas, c’est qu’après soixante-cinq ans de doctrine pacifiste, les japonais effectuent des recherches scientifiques dans divers domaines, mais négligent celui de la défense.

Université d'agriculture et de technologie, Tokyo ; Kanagawa Institute of Technology ; Université Tsukuba et Cyberdyne ; Tokyo University of Science. Les prototypes d'exosquelettes japonais sont censés servir à aider les personnes âgées à conserver une activité professionnelle, notamment une activité d'agriculteur.

L’exosquelette a été inventé par l’écrivain américain Edmond Hamilton (l’auteur du « pulp »Captain Future, que nous connaissons ici par son adaptation animée japonaise Capitaine Flam) dans sa novelette A Conquest of two worlds (1932), où il imagine un peu naïvement que la pression qui règne sur Jupiter pourrait être rendue supportable à des visiteurs humains par l’emploi d’armures capables de décupler leur force mécanique (associés, par prudence, à un traitement biochimique capable de renforcer leurs os). Le principe a été repris par de nombreux auteurs, de Fritz Lieber et John Campbell à Bruce Sterling et William Gibson en passant par Robert Henlein et bien entendu Stan Lee, avec Iron Man.

Du fait des progrès des matériaux et des principes de la robotique, l’exo-squelette est en train de devenir une réalité. Je trouve intéressant que cette même idée technique aboutisse à des résultats si différents selon la culture des sociétés qui les produisent : tandis que les universitaires japonais veulent développer une robotique destinée à assister les personnes âgées (et à les aider à maintenir une agriculture traditionnelle notamment), les américains, après plus d’un demi-siècle de doctrine du complexe militaro-industriel, ne pensent d’abord qu’au potentiel militaires et policier de ces inventions.

Une même science-fiction, plusieurs futurs.

Sarcps XOS exoskeleton. Inspiré par le super-héros Iron-man, il est conçu pour la police et l'armée.

Je serais quand même sacrément étonné d’apprendre que quelqu’un a compris où je voulais en venir exactement, mais pour tenter de conclure, je dirais que tout est bon à prendre dans les œuvres de fiction, et qu’une crainte des cultures exogènes est absurde. La réception des œuvres dépend de celui qui en est la cible — toute exportation culturelle est une transposition parce que le public n’est pas le même et n’a pas les mêmes filtres. Le public est opportuniste, il prend ce qui lui est servi lorsque ça lui est utile et le rejette lorsque ce n’est plus le cas.

Article initialement publié sur Le dernier des blogs, les notes renvoient à l’article original.

Photos d’illustration par TrendsSpotting et ricardo.martins

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Avatar ferait presque date http://owni.fr/2009/12/28/avatar-ferait-presque-date/ http://owni.fr/2009/12/28/avatar-ferait-presque-date/#comments Mon, 28 Dec 2009 14:21:03 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=6447

J’ai fini par voir le film de James Cameron. C’est une expérience visuelle étonnante, jamais à proprement parler esthétique, je n’ai pas ressenti la moindre émotion de cette nature, mais j’ai sans cesse songé aux potentialités encore inexplorées qui frémissaient de toute part. Le cinéma ne pourra jamais plus être le même.

Depuis des années, je ne fréquente plus les salles obscures. Déjà parce qu’avec les enfants c’est un peu plus compliqué mais ce n’est pas une raison suffisante. En vérité, je m’ennuie au cinéma. Les films se languissent dans une position géostationnaire. Alors je peux prendre deux minutes pour noter quelques réflexions au sujet de ce nouveau film qui ferait presque date (et ainsi faire plaisir à J).

Cinéma

Tous les réalisateurs qui s’apprêtent à sortir des films d’action en 2D doivent se morfondre. Le 2D c’est terminé pour l’action et même pour le cinéma en général. Nous vivons la même chose que le passage du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur.

Certains nous feront le coup de la photo argentique par rapport à la photo numérique. Ok, il restera des mecs pour faire de la 2D comme il y en a qui font encore du noir et blanc mais ils deviendront minoritaires.

En prime, Cameron donne de l’air à toute une industrie. Il devient inutile de pirater son film ! En tous cas le temps que nous ne nous équipons pas chez nous de systèmes de projection 3D. Et tant pis pour ceux qui resteront accrochés à la 2D.

Je suis sûr que le cinéma d’auteur peut s’emparer de la technique. Dans Avatar, les scènes les plus intéressantes sont pour moi les intérieurs, les couloirs… j’imagine qu’un auteur peut nous montrer la réalité autrement en 3D.

Fabulation

Avatar est un western avec le Blanc qui se fait initier par les Indiens et qui finit par se battre avec eux contre les Blancs. Nous avons déjà vu ou lu des centaines de fois cette histoire. Elle est sans surprise mais bien menée et les presque trois heures de projection passent comme un éclair même si la bataille finale est d’un classique et d’une banalité à toute épreuve. On frôle à ce moment soit la parodie, soit la série B.

Écologie

Avatar fera plus pour nous persuader qu’il faut protéger la Terre que Home et Al Gore réunis. J’ai lu dans NewScientist que, parce que nous sommes profondément irrationnels, il nous faut des histoires pour nous faire comprendre les choses. Les grands discours rationnels touchent trop peu de gens. Avatar réussira mieux que le GIEC et que Copenhague.

Star War

Cameron est devenu cinéaste à 22 ans pour faire mieux que Georges Lucas. Son rêve : créer un univers aussi riche que celui de Star Wars, engendrer un écosystème commercial et créatif. Je ne suis pas sûr qu’Avatar réussisse ce tour de force côté imaginaire (côté technique pari réussi).

Pas d’humour. Ni les balourds R2D2 et sysPO, ni les pitreries d’Ian Solo. Avatar est toujours sérieux, un peu toujours sur le même rythme, propre, jamais ironique, asexué… alors que Solo respire le sexe. Dans Avatar, on est dans la guimauve propre sur elle pour attirer tous les publics malgré le carnage final idéalisé à la grecque.

Cette bataille, même si spectaculaire, ne renouvelle pas le genre, bien au contraire. Aucune scène ne rivalise avec la destruction de l’étoile noire par Luke Skywalker.

Pas de tension. Il manque la Force, cette idée mystique qui traverse Star Wars. Dans Avatar, ce côté clair-obscur ne transparait jamais, c’est plat, un ragout écolo new age.

Politique

La caricature. Les Terriens organisés hiérarchiquement affrontent les Na’vis organisés hiérarchiquement, et même monarchiquement. Tu parles d’un rêve et d’une vision.

Cameron tenait pourtant sa Force. Les plantes et des animaux de Pandora sont interconnectés. Le réseau est là. Les Na’vis communient à travers lui mais eux-mêmes ne sont pas en réseau. Cherchez le bug même si c’est le réseau qui sauve la mise à la fin puisque Pandora elle-même matte les Terriens.

J’attends la suite. Un spectacle grandiose au service de belles idées mais encore surchargé des codes en vigueur au vingtième siècle. Star Wars reste plus moderne avec sa Force, une idée forte en un âge d’interdépendance croissante.

» Article initialement publié sur le Peuple des Connecteurs

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L’avatar est un vêtement http://owni.fr/2009/12/03/lavatar-est-un-vetement/ http://owni.fr/2009/12/03/lavatar-est-un-vetement/#comments Thu, 03 Dec 2009 20:56:13 +0000 Yann Leroux http://owni.fr/?p=5930 Une étude publiée dans le Communication Research de Décembre 2009 a mis en évidence que le comportement hors ligne des participants est lié aux avatars qui les représente en ligne. Ainsi, les sujets avaient des conduites d’autant plus antisociales qu’ils avaient été représenté par un personnage portant un vêtement sombre ou du style de celui du sinistre Klu Klux Klan.

avatars

Avoir un avatar n’est donc pas seulement avoir une image : c’est endosser les représentations et les normes qui lui sont liées. Cela n’est finalement pas tellement étonnant si l’on garde à l’esprit les pouvoirs de l’image (Tisseron, 2005). Les images ont en effet une puissance de sensorialité, de mémoire, d’accomplissement de désir, d’action et de sens.

J’ai précisé ailleurs à quel point les avatars et les identités en ligne procèdent d’un travail psychique pour la plus grand part inconscient.; il est possible de préciser un peu plus comment : ils fonctionnent comme des vêtements.

Les vêtements fonctionnent de plusieurs manières. Ils sont d’abord l’expression d’états internes en ce sens que ce que nous mettons reflète nos désirs et nos projets. Ils sont également une façon de mieux symboliser des émotions et de pensées. Les habits cérémoniels que l’on revêt à l’occasion de deuils ou de naissance en sont un exemple. Ils signalent un état interne, et imposent des façons d’être. Les vêtements sont donc bifaces :un coté est tourné vers le groupe et les normes sociales, et un coté est tourné vers l’individu. Ils nous permettent de mettre au dehors des états internes. En ce sens, ce sont des espaces de projection. Ils nous permettent également d’intégrer normes et des valeurs sociales: ce sont alors des espaces d’intériorisation.

Il ne s’agit pas seulement d’une alternance entre une mise au dehors et une mise au dedans. Ce que les vêtements permettent, ce sont des mouvements de subjectivation, c’est à dire la réorganisation d’émotion et de pensées. Au mieux, cette réorganisation abouti à des prises de conscience partageable en parole avec un tiers. Cela fait des habits de supports de symbolisation (Tisseron, 1999)

Les avatars sont les équivalents en ligne de nos vêtements. Ils sont l’objet des même investissements et des même désinvestissements.. Nous nous y attachons passionnément au point que nous prenons soin d’utiliser le même avatar dans les différents mondes que nous visitons puis les nous abandonnons sans égards. C’est que la dynamique inconsciente qui nous faisait maintenir l’avatar dans l’espace public n’est plus de mise : l’avatar peut être abandonné comme un vieux vêtement… ou une vieille peau.

» Article initialement publié sur Psy et Geek (bienvenue à Yann Leroux, nouvel arrivant sur la soucoupe!)

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