Pour bien rendre compte du Chaos, il faudrait écrire ce que pourrait être le futur à tous les temps. Le futur, c’est déjà ce qu’incarnent ses trois étages: un futur continu au rez-de-chaussée pour l’accueil, les T-Shirts demandant “No Picture
Pour bien rendre compte du Chaos, il faudrait écrire ce que pourrait être le futur à tous les temps. Le futur, c’est déjà ce qu’incarnent ses trois étages: un futur continu au rez-de-chaussée pour l’accueil, les T-Shirts demandant “No Picture please”, un futur progressif au premier étage, ses bureaux surchargés de Geeks. Et, au sous-sol, interdit aux appareils photos, un futur inconditionnel: celui des activistes puristes de l’Internet libre, qui y jouent les guerres invisibles des dénis de service, exploits et fichiers partagés d’un pastebin à un .htaccess. Ce sous-sol, interdit aux appareils photos, plongé dans l’ombre, est le coeur battant du Chaos, paradis de nerds qui ne déçoient pas sur leur panoplie d’image d’Epinal: cheveux hasardeux, cartons grand format de Dunkin Donuts (il semblerait que Pizza Hut ne soit pas connu à Berlin), diodes disposées telles des chandelles pour éclairage en demi-teinte du troisième millénaire. Sur les écrans, pas d’interface WYSIWYG, mais des lignes de code faussement répétitives, aux finalités laissées dans le clair-obscur des talents, ambitions, enjeux de chaque échange.
Le hacking fait peur au commun des mortels, qui n’y voit que très rarement la différence avec la cyber-criminalité, et imagine que ses acteurs gardent leur acné (c’est faux) et leurs pantalons baggy (c’est pas complétement faux) bien au-delà de l’âge traditionnel. Le hacking fait peur, aussi, aux pouvoirs politiques et économiques, quand il sort de l’ombre, soudain porté en Une de tous les journaux mondiaux, parce qu’il s’appelle Wikileaks, que c’est une donnée inédite, une nouvelle forme peut-être de désobéissance civile dont il se discutera longtemps de savoir si elle relève de Kant, de Thoreau, ou d’une main dans l’Hegel, un grand point d’interrogation ou un coup d’accélérateur à l’Histoire. Le hacking écrit le développement d’Internet, des logiciels, des langages informatiques: entre “white hats” (nom traditionnel des légalistes) et “black hats” (comme leur nom l’indique), se construit la progression de la stabilité des logiciels, la sécurité des échanges, à commencer par celui des correspondances, emails échangés chaque jour par milliards, dont un pourcentage non-négligeable sera intercepté par un tiers.
Ce soir, une des nombreuses présentations dédiée à la cryptographie décrivait comment le déploiement de clefs courbes elliptiques 256-bits permettrait une meilleure sécurisation de la navigation Internet. Plus tard, il était question du “Fun With Hard Drives“, soit la problématique de la restauration des données, sujet souvent douloureux quand simplement, on a “crashé son disque dur” sans avoir sauvegardé un an de travail. Sous ces questions techniques, se dessinent les enjeux permanents de la construction du Web et de l’informatique: dans un espace militant tel que le Chaos Congress, il s’agit de donner les outils pour offrir aux individus les moyens de protéger navigation et échanges au même niveau que les Etats, ce qui est un peu plus qu’un idéalisme: faire reculer l’avènement de 1984, c’est, peut-être, simplement rappeler que l’homme se doit de maîtriser les machines qu’il a voulu offrir à ses doigts, et qu’il peut, sinon faire le bien, “faire du bien”. C’est, peut-être, une utopie, et elle connaît mille formes: ce soir, pendant une heure et demie, un violoniste et un pianiste ont surpris le public en interprétant Mozart et Beethoven, soulignant qu’il n’aurait pas de musique classique possible sans l’invention du domaine public ; demain, une Geek présentera en 5 minutes son architecture de réseaux sécurisés au service d’une cause souvent laissée de côté: les histoires d’amour.